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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 9

Jude observait Héloïse pendant qu’ils descendaient par les catacombes pour accéder au métro, elle trouva dans sa démarche un élan de vie peu commun, bien loin de son attitude défensive des premiers instants de leur rencontre. Elle et son frère se disputaient, gentiment du moins, sur la raison qui l’avait poussée à dissimuler la présence du collier dans le paquet.

À l’aide d’un passe-partout, Hadrien les mena jusqu’au quai, où seulement quelques âmes esseulées attendaient la prochaine rame. Une annonce leur apprit que plusieurs stations autour de l’Assemblée Nationale étaient momentanément fermées mais comme cela ne les concernait pas vraiment, Jude y prêta peu d’attention.

Ils descendirent à Châtelet et s’enfoncèrent plus profondément pour trouver la ligne suivante. Le chemin fut plus long que ce à quoi elle s’attendait, et elle les fit s’arrêter au milieu d’un couloir désert, pour retracer mentalement leur parcours. Les souffles d’Hadrien et d’Héloïse se condensèrent.

« Il neige », remarqua la chasseuse.

Interloquée, Jude leva la main et regarda un flocon voguer doucement jusqu’à l’extrémité de son doigt puis s’y poser, éthéré, avant de fondre.

Un écho sombre résonna soudain dans le tunnel. Elle se retourna et vit la réalité se distordre derrière eux. Des bras de glace émergèrent soudain de la pénombre pour les y engloutir. Elle attrapa les deux chasseurs par le col et courut vers la sortie.

Les membres se dressaient puis se contractaient, toujours plus nombreux, ils formaient à présent une nuée qui obscurcissait la sortie sur le quai suivant. Jude savait qu’elle ne pourrait passer, elle projeta Hadrien et Héloïse vers le quai illuminé et laissa les bras se refermer sur elle. Il ne serait pas dit qu’elle serait avalée sans combattre. Elle arracha un tuyau du mur et s’en servit comme d’une faux pour abattre ses assaillants, remplissant l’espace d’éclats tranchants.

Un fil d’or coupa soudain les ténèbres, Jude s’en saisit, courut sur la torsade lumineuse et remonta jusqu’à Hadrien et Héloïse, qui enroulait le fil sur une bobine.

« Tressé avec les morceaux du Saint-Suaire, l’informa obligeamment Hadrien.

– J’ai bien compris », répliqua Jude qui cherchait déjà une issue sur la plateforme.

La glace courait sur les murs, mangeant la lumière et enfantant de nouveaux bras qui s’agitaient dans le vide, aveugles mais attirés par leurs proies.

Jude et les deux chasseurs se déplacèrent au milieu du quai, là où le plafond était le plus haut. La glace changea alors de direction et commença à recouvrir le sol pour les atteindre.

Héloïse reprit son fil et le disposa en cercle autour d’eux. Jude et Hadrien serrèrent leurs mains autour d’un briquet.

« Que la lumière soit » murmurèrent-ils de concert. La lumière fut, puissante et intransigeante. Jude enflamma le fil d’or et regarda l’auréole les encercler en une barrière de protection.

« Combien de temps ? demanda Héloïse.

– Trois minutes, prédit Jude, cherchant frénétiquement une issue.

– Si c’est ici qu’on doit périr, qu’il en soit ainsi, ânonna Hadrien.

– Imbécile, tu ne vas pas périr, tu vas sombrer ! rétorqua Jude. Ce sont les glaces des enfers et toute votre grâce ne vous permettra pas d’y échapper.

– On n’a jamais dit qu’on se laisserait faire. »

Héloïse fit résonner son pistolet chargé comme confirmation.

« Le suicide ne vous aidera pas non plus, indiqua Jude.

– On n’en est pas encore là », dit Héloïse avant de pointer son arme. La balle partit, fit exploser un bras qui tâtonnait par-dessus les flammes. Hadrien versa rapidement de l’eau bénite sur l’arme de fortune de Jude, qui recommença alors son fauchage intempestif.

Un temps, ils parvinrent à tenir leurs assaillants à distance, puis Héloïse fit une erreur, elle marcha dans une flaque d’eau qui gela instantanément autour de sa cheville. Elle chuta, chercha à se rattraper aux aspérités du sol, mais une force invisible l’attirait vers le bas, de l’autre côté de la glace. Jude reprit la bobine de fil, lui lia les poignets, puis planta un pieu entre ses bras. Les liens se tendirent contre le métal mais ne se rompirent pas.

« Quoi qu’il arrive, ne lâchez rien », les pria-t-elle. Puis, elle plongea.

Le monde changea, les proportions s’inversèrent, Jude avait commencé sa descente en soutenant toujours Héloïse d’une main, et se retrouvait à présent en suspension au-dessus de la chasseuse, toute petite face à l’immensité du vide cosmique. En levant les yeux, elle put apercevoir le rictus terrifiant de la mère de tous les démons.

« Abstiens-toi ! » ordonna Jude.

Elle avait hurlé mais ses mots sortirent comme des murmures avalés par la nuit sidérale. Tout vibra. C’était la démone qui riait, les traits rendus grotesques par un nuage de galaxies mortes qui passait entre elles. Sous ses pieds, Jude sentit Héloïse se déplacer : la démone avait ce qu’elle voulait et relâchait son otage. Elle se prépara à l’abîme.

Elle n’avait pas peur. Du moins, elle aimait le croire. Elle avait déjà nagé aux franges des enfers, s’y était presque noyée, mais elle avait trouvé la sortie, sans l’aide de quiconque. S’il le fallait, elle le referait.

La bouche sans fond s’ouvrit. Au lieu du néant auquel Jude s’attendait, un éclair de pure lumière en jaillit et s’enroula autour de son bras, mêlant ses os et ses tissus en une infinité de nœuds. Jude hurla encore, de surprise et d’effroi. Cette sensation était inconnue, il lui semblait que les ventricules de son cœur se multipliaient comme les cellules d’un fœtus, écrasant ses côtes. Son corps était trop petit pour contenir cette multitude, cette nouvelle dimension qui s’ouvrait. Elle se perdait.

Sortis de nulle part, des doigts se refermèrent autour de son corps et, au lieu de chuter, elle remonta.

Jude émergea dans un râle, tirée par Héloïse de sa prison de glace. Toutes deux s’effondrèrent sur Hadrien. Jude regarda sans les voir les bras disparaître des murs et du plafond. Leur travail était accompli.

« Je ne peux pas bouger », murmura-t-elle, à bout de souffle.

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