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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 6

Jude n’était pas en train de mourir. Plusieurs fois elle avait pris ce chemin, et si la douleur en avait toujours fait partie, elle avait appris à en faire abstraction. Mais pas cette fois. L’empoisonnement sautait de cellule en cellule, elle en suivait la course sans être capable de l’arrêter.

L’assaut de l’argent se poursuivait. Qui que fussent ses agresseurs, ils avaient épuisé leurs réserves de nitrate et cherchaient à présent à lui passer une paire de menottes qui, dans son état actuel, rempliraient leur office. Jude cherchait à gagner une minute, rien qu’une minute pour apprivoiser la douleur, précipiter le poison et s’en défaire.

Il y eut un coup de feu. Au-dessus d’elle, la pierre éclata. Des cris, des pas, une haute silhouette qui repoussa les assaillants, puis une large main lui prit le bras pour la redresser et jura. À travers les vapeurs qui s’échappaient de sa peau en recomposition, Jude reconnut Alvar et émit un râle essoufflé.

« Debout », intima-t-il. Jude le repoussa et se colla contre la colonne.

« Retiens-les », contra-t-elle d’une voix distordue. Alvar s’éloigna, tira plusieurs fois dans son dos, tandis qu’elle posait sur la pierre froide son visage douloureux.

Elle sentit quelques secondes plus tard le départ définitif de Mamat. Son humanité s’en fut avec lui, et Jude put commencer sa guérison. Elle localisa l’azote et l’oxygène, repoussa les gaz dans ses poumons, l’expulsa. Redevenu pur, l’argent se solidifia autour de ses organes, une coque irrégulière qui striait son visage, sa gorge, une partie de ses poumons et son cœur. Jude se détacha de la colonne et vérifia qu’Alvar n’était pas débordé avant de tâter son visage. Elle glissa ses doigts sous les bords coupants de l’épaisseur d’argent et tira.

La coque se décolla avec difficulté, arrachant les tissus malades. Le processus était horrifique. Elle s’étouffa quand les stridules qui se perdaient dans ses poumons commencèrent à remonter, puis les griffes qui s’étaient refermé sur son cœur. Enfin, elle se retrouva avec une branche d’argent ensanglantée dans la main. Elle reproduisait l’empreinte des os de son visage, et celle des divisions de ses bronches.

L’aveuglement provoqué par la douleur prit encore quelques secondes à se dissiper, puis Jude put enfin étudier son environnement. Alvar se tenait debout non loin, tenant en joue deux jeunes personnes agenouillées au sol. Tous trois étaient trop choqués pour agir, ils la regardaient avec des yeux terrifiés. La respiration encore râleuse, Jude les toisa. Trop épuisée pour désirer se venger, elle tomba assise contre la colonne et leva les yeux, adressant une prière insultante à Mamat, sans se soucier des conséquences.

La jeune femme fit mine de bouger, Alvar sortit de sa torpeur et posa son arme contre la tempe du jeune homme.

« Ose. »

La jeune femme serra la mâchoire et s’immobilisa. Son acolyte commença à trembler, puis traça plusieurs signes de croix sur son front et ses lèvres en psalmodiant. Alvar le regardait, les sourcils froncés.

« Vous êtes qui ? »

La jeune femme pinça les lèvres, et Jude ricana.

« Des chasseurs de démons. Ces deux-là me traquent depuis que je suis arrivée. »

Alvar les contourna, sans cesser de les maintenir en joue, pour se placer derrière eux.

« Ils sortent à peine du berceau, constata-t-il.

– L’horreur est entrée trop tôt dans leurs vies.

– Qui tire des coups de feu dans une église ? s’exclama soudain la jeune femme. Vous n’avez aucun respect !

– Aucun pour votre dieu », amenda Alvar.

Jude grogna. Son globe oculaire se reconstituait toujours sous sa paupière, repoussant les tissus qui s’étaient reformés de manière chaotique. Elle se frotta l’œil jusqu’à ce que les larmes de sang se tarissent. Enfin entière, elle se releva, cassa la chaîne d’argent de ses menottes sur son genou et se rapprocha.

« Tu peux baisser ton arme, dit-elle.

– Je pense pas. Donnez-moi l’appareil photo. »

Les deux chasseurs se regardèrent, Alvar tira un coup de feu en l’air pour accélérer les choses. Ils sursautèrent puis le jeune homme, avec une grimace, passa la courroie de l’appareil par-dessus son épaule pour le lui tendre. De son arme, Alvar indiqua à Jude de le prendre.

« Ouvre et enlève la pellicule. Qui prend des photos à l’argentique de nos jours ?

– Les âmes damnées et les démons n’apparaissent pas sur les pixels », fit Jude en tirant le film hors de l’appareil, tandis que les chasseurs grimaçaient de concert. Elle referma le boîtier et le reposa au sol devant le jeune homme.

« Comment tu m’as trouvée ? demanda-t-elle ensuite.

– C’était pas le but, je les cherchais, eux, ils sortaient de leurs immeubles au moment où j’y arrivais et je les ai suivis jusqu’ici. Mets-y le feu. »

Jude tira sur le film pour le dérouler complètement. Elle sortit ensuite un briquet de sa poche et enflamma le tout. Quand elle fut certaine qu’il ne restait que le plastique de la bobine, elle écrasa les flammes. Alvar baissa enfin son arme.

« J’en ai fini, je vous laisse vous débrouiller.

– Merci pour ton aide », dit Jude. Alvar eut un geste de la main pour signifier que ce n’était pas important puis tourna les talons et disparut dans la crypte.

Le silence était dense dans la cathédrale. Il n’y avait que la clepsydre de gouttière pour habiller l’air. Jude observa les deux chasseurs, un frère et une sœur qu’elle commençait à connaître, depuis trois mois qu’elle était sur Paris, tout en se demandant ce que Mamat voulait qu’elle en fasse.

La jeune femme parla la première :

« Vous allez nous tuer ? »

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