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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 5

Les vexilles de Mamat frémirent dans l’air immobile. Un temps, Jude crut que le résultat serait partagé. Mais la sentence tomba trop rapidement : le plateau sur lequel le collier avait été posé fut le plus lourd, et tapa contre la pierre avec un bruit sinistre.

Défaite, Jude plongea sa tête entre ses genoux. Le poids de sa tâche était incommensurable, elle ne se sentait ni la volonté ni la force morale de la remplir. Elle massa son crâne avec violence, une manière de retarder l’arrivée du désespoir.

« Tout ira bien, mon amie.

– Qu’est-ce que t’en sais ? fit-elle en s’éloignant.

– Fais-lui confiance.

– Facile à dire. On ne se parle pas.

– Tu n’en as pas besoin. »

Jude pivota la tête avec violence et feula de colère.

« Bien sûr que si. Quel disciple n’a pas besoin des enseignements de son maître ? C’est idiot de suggérer l’inverse.

– Ce n’est pas ce que je dis. Tu dois simplement réaliser que tu en as la force, même si tu en doutes. »

A nouveau, Jude montra des dents. Les ailes de Mamat claquèrent, un rappel que l’issue d’un affrontement de leurs volontés était incertaine.

« Tu ne sais pas ce que cette femme est pour moi », préféra-t-elle dire.

Mamat, en bon juge, s’assit sur un tabouret immatériel dans une attitude attentive.

« Éclaire-moi », l’enjoignit-il. Jude fit quelques pas, étudiant la sagesse d’un tel ordre.

« Je l’ai aimée d’amour, à en perdre la raison. Elle est la première que j’ai refusé de transformer », admit-elle enfin, sans apprécier le sentiment de vulnérabilité qui l’envahit. Mamat resta silencieux. Des gouttes d’eau chutaient quelque part, clepsydre involontaire.

« C’est pour ça que tu doutes », affirma-t-il soudain. Jude confirma d’un froncement de sourcil.

« Tu es plus forte que tu ne le crois. Donne-moi un denier, je vais te montrer. »

Jude sortit sa pièce en argent, qui remplaça le collier sur le plateau de la balance. La plume se redressa et frémit à nouveau, changea de couleur. La balance resta équilibrée, les deux plateaux en suspension, aucun ne l’emportait sur l’autre. Jude se figea.

« Tu montes, mon amie.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Je ne sais pas encore. Et tu ne dois pas te réjouir trop vite.

– J’ai l’air réjoui ? s’offusqua-t-elle.

– Assurément, non, reconnut-il après observation. Cela signifie juste que les choses changent. Rien n’est figé. »

Encore une autre banalité. Jude repoussa l’agacement qui montait. Mamat était bien le seul qui méritait sa patience. Jamais un mot plus haut que l’autre, même pendant sa vie terrestre. Une âme trop sensible pour vouloir même le montrer. Des douze, il était le seul qui n’avait jamais douté, imprégnant sa foi d’une rigidité que Jude, encore en ce jour, ne parvenait pas à appréhender. Elle était admirative et jalouse ; et désireuse de sa présence. L’existence même de ces émotions la gênait.

Il était beaucoup plus facile d’être mort-vivant.

Cherchant à retrouver ce statut, Jude s’éloigna de quelques pas. Elle ne souhaitait pourtant pas son départ, Mamat était le seul contre lequel elle ne s’était jamais battue. Même dans ses moments les plus noirs, il avait préféré lui parler, ne désespérant jamais de voir émerger son repentir. Après deux millénaires, il avait enfin eu gain de cause.

Quelques minutes, Jude et Mamat, en bons camarades, échangèrent des souvenirs, puis Jude raconta sa version des événements de Bruxelles, ce qui fit réagir l’apôtre.

« C’est trop de tapage pour un tel test, affirma-t-il, les sourcils froncés. L’archange n’avait pas besoin de se déplacer. »

Jude s’abstint de répondre. Les raisons de Mika ne concernaient personne d’autre que lui-même, et si elle se soupçonnait, auprès de lui, un pouvoir plus grand que ne l’imaginaient certains, elle ne souhaitait pas attirer l’attention dessus. Les motivations de l’archange lui apparaîtraient bien assez tôt.

Elle observa la voûte blessée, puis soupira. Un bruit à l’extérieur lui rappela que la nuit était peu avancée, qu’il y avait encore beaucoup de choses à faire. Une seconde plus tard, elle réalisa que le bruit était trop proche pour correspondre à des passants. Ses facultés étaient diminuées par son humanité, elle revint donc vers Mamat.

« Où ? demanda-t-elle.

– Bientôt », répondit-il, cryptique.

Il se remit debout.

« Tu as besoin d’aide ce soir, affirma-t-il avec gravité. Ne la repousse pas quand elle se présente. »

Avant que Jude ne puisse répondre, il battit des ailes, soulevant la poussière. Un nuage de particules de plomb apparut, aveuglant et étouffant. Elle l’appela, mais la réponse fut rageante :

« Je suis désolé, mon amie, mais ils m’ont invoqué. Je ne peux pas rester indifférent. Tout ira bien. »

Toussant, crachant, Jude chercha à tâtons une colonne pour s’y fondre mais les particules en suspension menaçaient de se mêler aux siennes, s’en séparer serait extrêmement douloureux. Pour un temps indéterminé, Jude était à découvert.

Elle se colla contre la pierre et écouta. Des pas venaient sur la droite. Elle glissa sur la gauche.

Le monde devint soudain brûlure. Jude hurla, tandis que le nitrate d’argent jeté à sa figure coulait contre ses nerfs et ses muscles, paralysant ses mouvements. Son œil fondit dans son orbite, un filet coula dans sa gorge, terrassant les tissus, jusqu’à son cœur. Elle s’effondra contre la colonne.

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