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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 4

« C’est l’histoire d’un sociopathe et d’un vampire, résuma Alvar après un silence.

– C’est un bon début.

– Pourquoi on est venus ici ? Si tu veux sauver David, il lui faut un hôpital.

– La médecine ne peut rien contre ce qui l’empoisonne en ce moment. Si on ne peut pas empêcher la malédiction de se propager, il se transformera comme l’autre… »

Jude laissa la phrase en suspens.

« Tu es juge et bourreau. Pratique. »

Le constat la laissa de marbre. Dans son esprit, elle rejouait la soirée, à la recherche de ce qu’elle avait manqué. La prégnance de l’argent lui semblait le point de départ. En enfermant l’homme évanoui, Jude avait entrevu les murs, recouverts du métal, mais ce n’était pas le cas de la porte. Elle réalisa que leur fonction était moins d’emprisonner le loup que de contrer ses sens. Cela avait marché.

« On nous attendait, conclut-elle.

– Impossible.

– Alors, pourquoi il était caché dans la pièce, avec le collier et probablement les documents que vous cherchiez ?

– L’enquête n’est même pas officielle. Pas possible qu’il y ait une taupe pour le prévenir.

– Quelqu’un l’a fait, en tout cas.

– Pas nous.

– Pas moi.

– Et les deux oiseaux qui nous ont pris en photo ? Quand est-ce qu’on s’en occupe ? »

Jude eut un geste apaisant.

« C’est moi qu’ils veulent. Oublie-les.

– Non, je ne peux pas laisser des photos de moi se balader librement. »

Jude le toisa. Pour la première fois, elle perçut un début d’angoisse ; un sentiment qui pouvait rendre un tel homme particulièrement dangereux. Elle attrapa donc un bloc de papier et un stylo, puis écrivit une adresse.

« Va faire disparaître les photos si ça te chante, dit-elle en le lui tendant. Mais ne leur fais pas de mal.

– Ou sinon quoi ?

– Tu sais quoi. »

La lèvre d’Alvar trembla, la colère remplaça l’angoisse dans son système. Il prit le papier et s’apprêta à sortir, mais revint sur ses pas. Jude leva les yeux, intriguée.

« Au cas où on ne se reverrait pas, commença-t-il. Pourquoi on est venus ici, chez ce travelo ? »

Les doigts de Jude grincèrent sur le plastique du comptoir, il recula d’un pas.

« C’est la dernière fois que tu la dénigres comme ça », fit-elle.

– Qu’est-ce qu’il a de si spécial ? »

Jude mit quelques secondes avant de répondre.

« Elle. Et c’est l’âme la plus généreuse que je connaisse. Ça te suffit ?

– Pour l’instant. »

À nouveau, il se détourna puis sortit. Jude inspira.

L’appartement était imprégné d’odeurs qui n’avaient rien à y faire, les phéromones d’Alvar, la sueur de David, son sang qui souillait le bois, les saphirs jaunes et l’or blanc du collier, et la décomposition de la malédiction. Bien que l’objet lui inspirât un dégoût absolu, Jude n’avait pas le choix. Elle le remit dans sa poche et retourna au salon.

Clarence priait toujours avec le chapelet. Jude lui caressa la nuque, il lui sourit sans cesser sa psalmodie, elle rouvrit la fenêtre et glissa dans la nuit.

Elle laissa ses cellules se défaire, absorber la lumière de la lune, qui illuminait un Paris mouillé. En d’autres temps, elle eût laissé le vent la porter, mais ce soir, elle avait une destination bien particulière en tête. Elle vagabonda assez longtemps pour s’imprégner des odeurs de la ville, plomb, goudron, champignons, terre mouillée, pierre taillée, puis fondit entre les pavés du parvis de Notre-Dame, désormais interdit.

Elle réapparut entre deux colonnes. Le silence était assourdissant, comme si le drame passé empêchait toute intrusion. La cathédrale était en deuil. Malgré le déblayage et le nettoyage, l’empreinte de l’incendie restait. Elle se demanda si les pierres ne s’en libèreraient jamais.

Rendue au cœur du transept, Jude leva la tête vers la structure de métal, visible à travers le toit, ferma les yeux et pria. Le rendez-vous avait été convenu des semaines auparavant. Cela ne l’empêcha pas d’être nerveuse. De tous ses anciens amis, Mamat était celui qui l’intimidait le plus. La rigueur de son esprit mathématique n’avait pour égale que la rigueur de sa foi. En cela, il était semblable aux anges.

Un battement de cœur dans sa poitrine, un frôlement sur les dalles. Sur sa gauche, l’apôtre apparut. Jude inspira, frappée par son humanité qui revenait comme une vague de fond. La fatigue, la panique, l’incertitude, tout l’assaillit en une seconde, et un sanglot lui échappa. D’une main ferme, Mamat la conduisit jusqu’aux marches de l’autel et la fit asseoir. Jude requit une minute pour accepter toutes les émotions. Elle essuya ses larmes et se redressa.

« C’est tellement dur, souffla-t-elle.

– Tout fardeau l’est. »

Jude grimaça, peu adepte de ce genre de banalités. Quelques secondes, elle contempla l’apôtre. Contrairement à d’autres, il se faisait une vertu de respecter les apparences de son rang. Ses deux ailes scintillaient dans la pénombre, éclairant la cathédrale d’un halo apaisé.

« Tu l’as trouvé ? » demanda-t-il après un silence.

Jude sortit de son manteau le collier maudit et le lui tendit. Il lui indiqua simplement de le poser sur la pierre tandis que de sa main gauche, il traçait quelques signes dans l’air. Une balance apparut. Il la posa au sol avec délicatesse. Jude comprit à son regard qu’il s’attendait à ce qu’elle place l’objet sur le plateau.

« Pourquoi ? enquêta-t-elle en s’exécutant.

– Parce que ça me brûlerait. Ce mal qui ronge est pernicieux.

– Et tu es trop pur, siffla Jude. Qu’est-ce que ça dit de moi ?

– Tu marches dans le crépuscule, mon amie, fit Mamat en la regardant. Tu passes d’un royaume à l’autre. En cela, tu es plus libre que nous.

– Le prix à payer était trop grand.

– Nous avons tous payé. »

Sur ces mots, Mamat se désintéressa de la question. Il posa un genou à terre et déplia une aile, en détacha une plume qu’il déposa sur le second plateau.

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