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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 3

Jude attrapa le sac de pain que Reina avait posé sur un coin de la table et en sortit un bout de baguette.

« J’ai besoin que tu mâches ça, expliqua-t-elle. Quand ça fait de la bouillie, tu me le donnes.

– Ewh ! Pourquoi ? s’indigna Reina.

– Pour la même raison que je préfère boire ton sang. Alors ?

– D’accord, accepta Reina après un battement de cils circonspect.

– Mais quoi ? s’empourpra Alvar. C’est quoi, ces conneries ?

– On se le demande, fit une quatrième voix, tandis que Reina prenait une première bouchée.

– Désolée, Clarence, s’excusa Jude à l’attention de son autre colocataire. Mais tu tombes bien. Tu as ton chapelet ? »

Cette fois, Alvar leva les bras au plafond dans un geste de renoncement.

« Celui de ma grand-mère ? vérifia Clarence.

– Peu importe. Prends celui que tu veux. »

Clarence disparut dans le couloir après avoir resserré les pans de sa robe de chambre, puis revint avec un chapelet de cristal.

« Tu te souviens comment prier avec ? demanda Jude.

– Ça devrait me revenir.

– T’as encore quelques minutes pour réfléchir », fit-elle en récupérant la mie mâchée par Reina.

Elle en vérifia la consistance avant de la placer dans la blessure de David.

« Beurk… souffla Reina.

– Continue de mâcher, on doit tout recouvrir. »

Reina poussa une légère plainte mais continua. Quelques instants, la manœuvre se poursuivit, Reina mâchait le pain jusqu’à en faire de la bouillie et Jude l’enfonçait dans les plis sanglants de la blessure de David qui émettait de petits bruits de succion.

La voix grave d’Alvar s’éleva :

« Pendant que vous êtes occupés à votre Sabbat, j’aimerais me laver les mains.

– Au bout du couloir », indiqua Clarence tout en faisant rouler le chapelet entre ses doigts tremblants. Alvar s’y rendit, sa haute silhouette éclipsa quelques secondes les lumières du plafond.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Clarence une fois la porte de la salle de bain fermée.

– Il a été mordu, répondit simplement Jude.

– On dirait une morsure de chien, observa Reina entre deux mastications.

– Tu n’es pas loin.

– Il va mourir ?

– Non, c’est bien tout le problème.

– Je comprends rien », conclut Reina.

Enfin, la blessure fut recouverte de mie mélangée à la salive, le sang cessa de couler sur le bois. Jude porta alors son attention sur Clarence qui attendait patiemment. Elle tira une chaise et l’y fit asseoir avec douceur. Alvar revint à ce moment, le visage encore parsemé de gouttes d’eau, mais les mains et les avant-bras purgés du précédent combat.

« J’ai besoin que tu pries le plus longtemps possible, expliqua Jude à Clarence. Trois chapelets dans l’idéal, mais tu t’arrêtes quand tu es fatigué. »

Il hocha la tête, légèrement dépassé par la tâche.

« J’avais prévu d’aller au rassemblement, protesta-t-il néanmoins, pour la forme.

– Tu feras ça très bien, le rassura Jude avant de s’éloigner. Allons ailleurs, fit-elle pour les deux autres, il a besoin de silence. »

Reina les précéda dans la cuisine, qui parut se rétrécir quand Alvar franchit le seuil.

« Je fais du thé ? proposa-t-elle.

– Je voudrais un café », indiqua le mercenaire.

Reina roula les yeux de manière dramatique mais sortit du café soluble d’un placard. Jude se laissa tomber sur l’une des chaises et porta à ses lèvres le pack de sang récupéré dans le salon. Sans cesser de boire, elle sortit de son manteau le collier maudit et le laissa tomber sans soin sur le comptoir.

Un temps, elle regarda la silhouette longiligne de Reina s’agiter pour préparer les tasses, trouva du réconfort dans son visage de renard, et l’écouta raconter les préparatifs pour sa soirée comme si rien d’anormal ne venait de se produire.

Jude aimait sa voix. La mélodie riche et complexe la transportait vers une autre dimension, un passé lointain et doux.

Sur sa droite, le corps d’Alvar sourdait l’hostilité. Il ne quittait pas Reina des yeux, et Jude le fixait en retour, alerte.

« C’est beau, dit Reina en désignant le collier, le café servi. Enfin, ça le sera après un bon nettoyage. Tu as trouvé ça où ? »

– Sur un loup, répondit Alvar. Qui est redevenu un homme.

– Comme un loup-garou ! s’exclama-t-elle avec passion. Jude, tu m’avais pas dit qu’ils avaient tous disparus ?

– Je t’ai dit ce que je croyais, tempéra-t-elle. Je me suis trompée. »

Du bout du doigt, elle fit scintiller les pierres dans la lumière blafarde. Contre sa peau, la malédiction pulsait. En l’arrachant à son porteur, Jude avait interrompu son cours, et le sort n’était pas content.

« Je vais m’énerver », dit soudain Alvar, le ton pourtant détendu, presque froid. Jude le crut. Le regard qu’elle échangea avec Reina était sans équivoque, cette dernière posa sa tasse et quitta la cuisine en annonçant qu’elle avait un rassemblement à rejoindre.

Jude suivit ses préparatifs de l’oreille, l’écouta fredonner un chant manifestant, rythmé par le murmure religieux de Clarence qui priait toujours dans le salon. Quand la porte d’entrée claqua, indiquant son départ, Jude leva enfin les yeux vers Alvar.

« Qu’est-ce que tu suggères ? attaqua-t-elle. Tu n’as aucune raison de croire ce que je pourrais dire, et moi non plus.

– Le bénéfice du doute va à celui qui ne boit pas du sang comme si c’était de l’eau. »

Jude retint un sourire, passa la langue sur ses canines. Il ne broncha pas, ce qui renforça son opinion.

« Depuis le début, je surveille ton cœur, annonça-t-elle. La seule fois où tu as réagi, c’est quand il y a eu le flash, parce que c’était une vraie surprise. Tu n’as pas mis cinq secondes pour revenir à un rythme normal. Tu as vu l’attaque, tu m’as vu bouger. Et pourtant, rien. La violence ne te choque pas. Tu fais partie de ceux qui sont devenus soldats pour tuer, pas pour servir. Tu n’as droit à aucun égard. »

Alvar croisa les bras.

« T’es qui ?

– Un mensonge. »

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