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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 24

Ce furent les derniers mots de Zéba. Jude ressentit un immense chagrin. Si seulement Erzsébet avait exprimé une once de remords, elle aurait pu envisager de la retrouver un jour, et elle savait qu’il y avait encore une possibilité, ténue, un espoir fou, mais pour cela, il faudrait se rendre à la fin de l’univers.

Et avant cela, Jude avait à faire.

Elle laissa Zéba tomber en poussière avant de se relever. Le Panthéon chancelait sur ses assises, lentement mais sûrement avalé par le vide sidéral qui continuait d’attirer à lui tout ce qui se trouvait à sa portée. Jude défit le nœud qui retenait le fil à son poignet, la coulée de lumière s’éteignit, le trou souterrain se referma.

Jude glissa au bas de la coupole tandis que le bâtiment grinçait et craquait, elle sauta de morceau en morceau, s’accrocha aux pierres, et atterrit enfin sur les pavés. Sous ses pieds, le sol tremblait. Les catacombes s’effondraient.

Jude se retourna et regarda la nécropole s’affaisser sur elle-même, tout en enroulant le fil contre son coude. Dans son dos, elle entendit des pas précipités, puis Reina et les militantes vinrent assister à la chute du Panthéon, satisfaites.

« Qu’est-ce qu’on fait des crânes ? » demanda soudain Claire.

Elle ouvrit son sac à dos et en sortit un, qu’elle contempla quelques secondes. Jude tendit la main et passa les doigts sur la surface, effaçant les empreintes. Elle alla ensuite le déposer sur les marches extérieures du temple, puis fit de même avec les autres.

« Je réalise que ça reste quand même une tombe, remarqua doucement Clara. Que le bâtiment soit là ou pas, ça change pas grand-chose. Ils vont reconstruire par-dessus.

– Mais cette fois, on aura un droit de regard sur ce qui sera fait », ajouta Flo.

Il y eut un silence. Jude sentit les sols se stabiliser sous ses pieds. Elle fit un nœud avec le fil enroulé et le glissa dans sa poche. Elle ne savait où se trouvaient Héloïse et Hadrien, peut-être étaient-ils déjà partis. Ils n’auraient aucune difficulté à la retrouver s’ils le souhaitaient.

« Chuis au bout de ma vie, dit soudain Reina. Je veux un massage et une manucure.

– On va commencer par l’hôpital », fit Anaïs, montrant sa morsure.

Sarah confirma d’un hochement de tête.

« J’ai les clefs du van, informa Chloé. Qui conduit ?

– Tu viens ? demanda Reina à Jude, qui secoua la tête.

– J’ai une sorcière à récupérer. Préparez bien votre version, vous avez l’habitude de toute façon. »

Le groupe commença à s’éloigner, Jude attrapa la main de Reina et posa son front sur le sien, une manière d’exprimer son soulagement et son admiration.

« T’as fait quoi de ton manteau ? demanda Reina en se redressant.

– J’en rachèterai un autre.

– On se voit ce soir ? »

Jude hocha la tête, puis la lâcha. Reina lui donna un dernier baiser léger comme la brise avant de rejoindre les autres.

Reina était pleine de vie, et Jude chérissait chaque minute passée avec elle, mais elle ne pouvait faire partie de son monde. Malgré tout l’amour qu’elles se portaient, Reina revenait toujours vers l’humanité, et le rappel était chaque fois plus douloureux.

Le signal national d’alerte retentit soudain au-dessus de Paris, enjoignant les gens à rester chez eux, et l’arracha à sa contemplation.

Le matin envahissait les rues, elle courut sur les murs et les toits. Après l’affrontement, le poids de la lumière avait diminué, cessant de la clouer au sol, et elle savoura sa liberté retrouvée, tout en sachant qu’il lui fallait réapprendre à se déplacer. Elle atterrit avec douceur à l’endroit où elle avait laissé la loogaroo, qui comptait toujours les grains de riz avec une frénésie mortelle.

« Je te libère », dit Jude.

D’un coup de main, elle jeta les milliers de grains de riz au caniveau. La sorcière eut un sanglot et se précipita entre les barreaux d’une bouche d’égouts, retrouvant l’ombre salvatrice alors même que les rayons du soleil caressaient le trottoir. Jude la rejoignit. Un temps, elles ne dirent rien.

« J’ai prié, lâcha soudain la loogaroo. Je le jure, j’ai prié de toutes mes forces.

– Je sais, dit Jude avec douceur. Elles sont saines et sauves.

– Et Zéba ? »

Jude eut un regard désolé. La sorcière se laissa glisser contre le mur humide et posa son front sur ses genoux.

« Je ne l’aimais pas beaucoup, elle, mais son clan, c’était une protection. Maintenant, je n’ai nulle part où aller. »

Jude prit place à ses côtés.

« Tu n’es pas obligée de décider maintenant. On peut rester là si tu veux. »

La loogaroo se redressa. « Vous n’avez pas mieux à faire ?

– Que de tenir compagnie à quelqu’un ? Non. »

L’haïtienne l’observa alors franchement, joua avec l’une de ses tresses.

« Vous êtes qui ?

– On peut se tutoyer, tu sais. Tu t’appelles comment ?

– Ïara, et toi ?

– Jude.

– T’es qui, Jude ?

– C’est une longue histoire. »

Ïara leva les yeux pour regarder la lumière au-dessus de leurs têtes.

« J’ai le temps pour une longue histoire. »

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