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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 23

Jude ne monta pas loin, Zéba s’empara du fil et la tira en arrière, Jude retomba sur Alvar et le loup-garou, les déstabilisant. Mais Alvar fut le plus rapide à reprendre ses esprits. Il copia la prise d’étranglement que Jude avait utilisé pour immobiliser la bête en début de soirée, et serra. Contrairement à Jude, il ne s’arrêta que lorsque la nuque se brisa. Le loup-garou eut une dernière plainte, un dernier frisson puis devint inerte. Alvar le repoussa au loin et se jeta sur Jude. Malgré le poids de son bras, Jude rendit chaque coup, mais son manque d’agilité finit par se retourner contre elle. Alvar lui saisit la gorge et la souleva, cherchant à l’étouffer elle aussi.

Jude comprit qu’il la mettrait hors de combat bientôt. Dans son esprit, elle invoqua l’archange.

Le salut vint par surprise. Alvar produisit un borborygme inepte, tomba à genou et lâcha Jude. Perplexe, il tâta la pointe du pieu d’argent qui lui sortait du sternum puis pivota et contempla le visage inexpressif de Reina avant de s’écrouler. Reina resta immobile quelques secondes puis sembla comprendre son acte et poussa un sanglot.

Zéba, qui se battait contre Hadrien et Héloïse, poussa un hurlement. Elle repoussa l’une, puis l’autre et, se sachant en minorité, s’enfuit par le fil du pendule. Galvanisée par l’action de Reina, Jude se lança à sa poursuite, et se propulsa contre elle. Elles passèrent à travers la voûte et atterrirent sur le toit. Jude se redressa et contempla l’est pour invoquer l’archange par tous les noms qu’elle connaissait. Il n’y eut que le silence, et Jude en aurait pleuré de rage.

Il en était toujours ainsi. Jude n’avait jamais su qui était vraiment l’archange, parfois son bourreau, et parfois son sauveur. Elle ne savait jamais ce qu’il en était jusqu’à ce que l’action ait lieu.

En ce nouveau jour, il était indifférent, et Jude était prête à se laisser consumer de haine pour l’être céleste.

Dans son dos, Zéba se redressa et changea de tactique.

« Cette fois, tu n’auras pas le choix ! hurla-t-elle. Tu ne t’enfuiras pas ! »

Jude ne voulait plus se battre, terrassée par le désespoir. Elle ne chercha pas à éviter l’assaut. Le choc fit s’effondrer une partie du toit.

De ses bras, Jude se protégea tant bien que mal, tandis que Zéba mettait son manteau en pièces. Elle lui saisit ensuite la nuque, traça un cercle pour se donner de l’élan, et la projeta vers le ciel. Jude émergea de la zone d’ombre au-dessus des toits pour se retrouver baignée dans la lumière de l’aube. Les nuages se déchirèrent, révélant l’astre solaire, et le temps suspendit son cours.

Les rayons ne la brûlèrent pas, achevant de la convaincre que Mika ne se montrerait pas, mais révélèrent autre chose. Sur sa peau nue, les lignes traçant les symboles brillèrent de plus belle, l’aveuglant presque. Jude étendit son bras et la lumière qui, toute la nuit, n’avait cessé de faire des allers-retours entre sa main et son cœur, se projeta dans sa paume.

Le temps reprit sa course, Jude accepta la gravité et chuta comme un météore dans le ciel de Paris, jusqu’au sommet du Panthéon. Elle se concentra sur la silhouette de Zéba et enfonça la lance de lumière qui s’était matérialisée dans ses mains, l’empalant sur la coupole.

Le fil doré, toujours attaché à son poignet, s’enflamma. Du coin de l’esprit, Jude suivit la course des étincelles qui coulaient le long du pendule, dans la nef, la crypte, les catacombes, illuminant les ténèbres du nid et l’absorbant dans un vide sidéral qui s’ouvrit quelque part sous terre.

Le Panthéon craqua.

« Qui es-tu ? » demanda Zéba, sa voix un râle.

Jude retira la lance et la laissa s’étioler dans la lumière de l’aube qui descendait enfin sur la coupole. Zéba tomba sur le dos, le corps brisé. Jude s’assit à côté et prit sa tête sur ses jambes croisées, repoussa quelques mèches de cheveux pour révéler la beauté humaine qui reprenait ses droits maintenant que la malédiction mourrait.

« Tu n’es pas celui que j’ai aimé, murmura Zéba.

– Non, en effet. Celui que tu aimais est mort avec ta trahison.

– Pourquoi il n’y aurait que toi pour vivre jusqu’à la fin des temps ?

– Est-ce qu’on peut vraiment appeler ça une vie ? Se terrer dans l’ombre, perdre les gens qu’on aime, toujours.

– Si tu les transformes, ils ne te quittent plus jamais.

– Et ça a marché pour toi ? » demanda Jude.

Zéba s’étouffa avec la réponse, cracha du sang depuis ses poumons brûlés, puis se cramponna à son t-shirt. Jude resserra son étreinte.

« Viens avec moi, murmura Zéba. Laissons le monde des vivants et allons conquérir les enfers.

– Là où tu vas, il n’y a rien. Que tes propres peurs.

– Et tu vas m’y abandonner ? Toi, qui m’as aimée si ardemment, tu vas me laisser mourir et les laisser me torturer pour les siècles des siècles ? »

La fin de la phrase fut perdue dans une nouvelle quinte de toux.

« C’est là, ton problème, tenta d’expliquer Jude. Tu crois que tu étais vivante, durant tous ces siècles, mais tu es morte, dans ta tour, en 1614. Tu étais juste bloquée ici.

– C’était la vie, répondit Zéba. J’ai aimé, j’ai haï, j’ai parcouru le globe, j’ai influé la marche du monde. Ne me dis pas que ce que j’ai vécu n’était pas vrai. Tu n’en sais rien. »

C’était là le paradoxe, et comme tous les paradoxes, il ne fallait pas chercher à le résoudre. Jude se contenta de la bercer.

« Si au moins…si au moins, souffla Zéba, ses yeux déjà éteints. Si c’est toi qui m’avais transformée, on n’en serait pas arrivées là. Tu disais que tu m’aimais…

– C’est vrai.

– Alors pourquoi…

– Je ne voulais pas de cette existence pour toi. Regarde…

– Tu ne savais pas que tout ça se produirait…

– Non, mais je savais que rien de bon n’adviendrait. C’est la différence entre toi et moi, ma fleur, quand on s’est rencontrées, tu avais cinquante ans. J’en avais mille cinq cents. Aveuglée par ta quête de pouvoir, tu as oublié ce que j’ai voulu t’apprendre. Toute entorse à l’ordre des choses se paye.

– Tu n’es qu’un lâche… »

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