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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 20

Le plan était le suivant.

Reliées par le fil, Jude et Héloïse partiraient dans des directions opposées dans les tunnels des catacombes, pour tenter de former un cercle autour du nid. Jude s’orienterait avec l’odeur d’argent qui emplissait les catacombes et Héloïse utiliserait les indications de son pendule. Jude serait seule, Héloïse serait avec son frère et le loup-garou.

L’autre équipe, menée par Reina et Alvar, accèderait aux cryptes du bâtiment avec la clef d’Hadrien et tenterait de récupérer les crânes des rares femmes illustres qui reposaient là. L’idée était que, au vu du risque d’effondrement, il fallait au moins sauver ce qui méritait de l’être. Les forces d’Alvar, décuplées par le sang de Jude, devaient leur permettre d’ouvrir les caveaux sans trop de peine.

Pendant un temps, Jude ne rencontra personne, ce qui lui permettait de suivre les déplacements des autres. Toutes les cinq minutes, les chefs d’équipe faisaient un rapport à Chloé, qui s’occupait ensuite de le relayer aux autres depuis le van.

Jude rencontra un premier vampire quand le tunnel s’enfonça plus profondément. S’en défaire fut rapide, elle utilisa son bâton comme une faux et la tête roula sur le sol. Jude n’eut pas le temps de se demander si elle devait y mettre le feu, le vampire devint poussière en un soupir. Elle ne sut trop qu’en penser. D’un côté, son ennemie semblait s’être alliée avec d’autres sorcières, anciennes et puissantes, telles que la loogarou qu’elle avait croisée, d’un autre, elle ne semblait pas avoir mis beaucoup d’énergie dans ses engeances.

Peut-être n’était-elle plus aussi puissante qu’avant.

La rencontre suivante eut lieu après un croisement. Jude marqua cette fois un temps d’arrêt devant la créature hybride, mi-homme mi-loup, qui se dressait devant elle. Un reniflement lui apprit qu’il s’agissait de David, elle hésita à frapper. Lui n’eut pas ce scrupule, elle dut le repousser avec son bâton. Ils luttèrent quelques secondes, puis Jude parvint à enrouler le fil autour de sa gorge. A bout de souffle, il tomba à genou, se débattant de plus en plus faiblement, jusqu’à s’effondrer, évanoui. Jude vérifia qu’il respirait encore, puis se redressa et poursuivit sa route, le cœur plein de haine pour son ennemie qui avait maudit un homme qu’elle estimait.

La voix de Chloé résonna dans son esprit, lui apprenant que le groupe avait rejoint la crypte sans encombre, tandis que de leur côté, Héloïse, Hadrien et le loup-garou devaient aussi faire face à quelques vampires patrouillant les couloirs. Pour l’instant, il n’y avait pas de blessé, tout semblait fonctionner.

Puis Jude arriva devant une porte. Il était évident que cette dernière n’était pas seulement conçue pour résister à un assaut humain mais aussi pour lui résister, elle. Il y avait une structure en acier et le reste était fait d’argent. Elle pouvait passer les prochaines heures à la battre comme de la glaise pour la faire s’écrouler, mais ce n’était pas le but. Jude se détourna et reprit sa route. Dérouler le fil importait plus que découvrir ce qu’elle renfermait.

Alors qu’elle s’éloignait de l’odeur d’argent, elle sentit un appel d’air sur sa peau, elle entendit le frottement du métal dans la poussière. Elle pivota et observa la porte s’ouvrir lentement. Une cacophonie de bruits lui parvint, des feulements, des grognements, des souffles rauques entre les dents, un murmure d’effroi qui aurait gelé le cœur des plus braves.

Mais Jude savait. Tous les êtres qui grouillaient dans les ténèbres faisaient partie d’elle. Qu’elle l’eût voulu ou non, c’était ses enfants, sa descendance, l’héritage qu’elle laissait à l’humanité. Elle abaissa son bâton.

Une voix retentit dans l’air vicié. Claire et pure comme de l’eau de roche, Jude eut des visions de source dans les montagnes, de neiges éternelles et de soleil d’hiver. C’était une vieille chanson qu’elle n’avait pas entendue depuis des siècles, perdue dans les recoins de l’histoire. Une chanson qu’on avait écrite pour elle, une déclaration d’amour, une manipulation.

Jude raffermit la prise sur son bâton puis marcha.

Les grimaces et les visages tordus se révélèrent au fur et à mesure qu’elle s’avançait dans les ténèbres absolues. Elle les voyait tous, révélés en infrarouge et en ultraviolet. Jude n’avait jamais eu une vision pareille, elle l’attribua sans surprise à la lumière dans son bras. La voix continuait, et c’était sa cible dans ce défilé de nouvelles couleurs, cette longue silhouette suspendue à la voûte, les mains ornées d’une lyre.

Elle était aussi belle que dans son souvenir, quand elle l’avait trouvée enfermée dans sa tour, après ses accusations d’assassinat. Jude était tombée sous le charme, comme cela lui arrivait une fois par siècle, et lui avait proposé de la libérer. La captive, aristocrate, avait refusé ; elle ne trouvait aucune gloire au statut de fugitive, elle préférait changer d’existence. Pendant quatre ans, elle avait tenté de la convaincre de la transformer, trouvant même le moyen de faire couler le sang de Jude sur les draps.

Mais le sang volé n’avait pas les mêmes pouvoirs que le sang offert, et la transformation n’avait pas eu lieu. Après cet incident, Jude s’en était allée, le cœur brisé.

Elle l’avait revue cinquante ans plus tard, dans les rues de Viennes, vampire et sorcière. La relation avait repris, et Jude avait fermé les yeux sur ses agissements, jusqu’à comprendre qu’il restait finalement très peu de la femme qu’elle avait aimée au début du siècle. Quand elle avait appris qui l’avait transformée, Jude était entrée dans une colère noire, digne des premières heures de sa malédiction. Elles s’étaient écharpées, et la peste s’était abattue sur la ville, emportant des milliers d’âmes. Terrifiée par sa propre haine, Jude s’était enfuie.

Mais le monde était rond, et s’enfuir en étant immortelle ne faisait que ramener au point de départ.

La chanson prit fin, la lyre disparut et la longue silhouette se laissa tomber au sol, régalienne et implacable. Les corps s’écartèrent pour former un passage.

« Amour, que t’est-il arrivé ? » demanda-t-elle, la voix suave.

Jude s’inclina pour dissimuler la pousse de ses canines. Elle ne se redressa qu’une fois son désir sous contrôle.

« Erzsébet. »

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