la maison d'édition de séries littéraires

Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 19

Deux heures avant l’aube, les douze membres de l’équipée étaient dans le van, qu’Alvar conduisait à travers Paris. Le matériel de surveillance prenait une grande partie de l’espace. Alvar, Claire, Clara et Clarence se serraient à l’avant. Chloé, qui ne pouvait toujours pas bouger son genou, avait pris place sur le seul siège et fonctionnait aux antalgiques. Il avait été convenu qu’il ferait la liaison entre les différents groupes. Debout à ses côtés, serrées comme des sardines, il y avait Flo, Sarah, Anaïs, Hadrien, Héloïse, Reina et Jude. Au sol, retransformé grâce au collier maudit, se tenait le loup-garou, dont les poils servaient d’accroche dans les virages trop serrés. Sofi et Chatou étaient restées en arrière, l’une trop vieille pour ce genre de missions et l’autre perçue comme peu digne de confiance.

Une boîte circulait. Dedans, des oreillettes qu’Alvar utilisait pour son travail et qu’il avait mis à disposition des chefs d’équipes : Reina, Hadrien, Anaïs et Clara. Jude n’en avait pas besoin pour tout entendre. Quelqu’un lança une blague potache, puis le silence revint. Jude sentait la tension dans chaque corps, l’adrénaline qui ordonnait de fuir. Seules leurs convictions les empêchaient de trembler. Les mâchoires étaient serrées, comme pour contenir l’effroi.

Alvar gara le van à plusieurs centaines de mètres du bâtiment. Suite à une série de manœuvres compliquées, il réussit à positionner la trappe du van juste au-dessus d’une bouche d’égouts. On vérifia une dernière fois les itinéraires sur les téléphones, les oreillettes, les sacs à dos. Tour à tour, les militantes descendirent par la trappe, ne resta bientôt plus que Reina, Jude, Alvar et Chloé.

Reina ne fit pas mine de descendre, et toisa Jude d’un air farouche.

« Je comprends pas pourquoi il y a droit et pas moi.

– On ne va pas repartir sur cette discussion » rétorqua Jude, impatiente.

Chloé se plongea dans l’observation de l’équipement pour se faire oublier.

« Tu permets ? » fit alors Alvar.

Jude accepta et recula contre la porte, Alvar fit un signe pour attirer l’attention de Reina, qui la lui accorda à contre-cœur. Il lui prit les doigts et joua avec son ongle cassé.

« Tu sais la différence entre toi et moi ?

– T’es un homme et je suis une femme ? »

Alvar sourit puis pinça les lèvres. « Non, c’est bien plus simple. »

Il inspira. « Jude t’aime et pas moi. Pour elle, je suis donc sacrifiable. Pas toi. »

Jude cilla, Reina se tourna vers elle et quelques secondes, chacune se perdit dans le regard de l’autre. Alvar continua, jouant toujours avec ses doigts.

« Si je meurs, ce soir, on a aucune idée de ce qui arrivera. Mais si tu meurs, Jude veut être sûre que tu puisses aller dans la lumière. C’est ça, j’ai bien compris ? »

Jude eut un simple hochement du menton. Reina reporta son attention sur Alvar.

« T’as pas peur ?

– Plus tard, sûrement. »

Reina dégagea sa main et frissonna. « Chuis morte de trouille. » Elle se déplaça et se blottit dans les bras de Jude.

« Je ne veux pas mourir, chuchota-t-elle.

– Ça n’arrivera pas.

– C’est une promesse ? »

Jude hocha la tête. Reina l’embrassa avec douceur, les cils mouillés, puis se redressa, passa ses jambes par la trappe. Elle regarda Alvar une dernière fois.

« Meurs pas non plus, ça me ferait chier. »

Alvar sourit, et pour la première fois, Jude détecta une vraie émotion sur son visage.

« Tu es jolie, Reina. Si on s’en sort ce soir, je peux revenir te voir ? »

Reina lissa une mèche de cheveux, retrouvant son air mutin. « Si tu payes », fit-elle avec un geste sans équivoque.

Cette fois, Alvar rit, un feulement, puis Reina disparut. Il reprit alors une expression neutre.

« Dépêchons. »

Jude dégagea son poignet gauche et s’ouvrit la veine. Le sang brilla. Alvar approcha son visage puis eut un mouvement de recul.

« Ça sent l’acier et la poudre.

– On y sent ce qu’on y met, amenda Jude. Tu es prêt ?

Alvar prit son poignet à deux mains et y posa les lèvres. Jude le laissa sucer une dizaine de secondes, puis le força à se redresser, et récupéra son bras. Alvar resta la tête levée vers le plafond, la bouche entrouverte et les pupilles dilatées.

« C’est du speed », parvint-il à dire après plusieurs déglutitions.

Jude suivit de ses sens la course de son sang dans le grand corps d’Alvar. Sa nature de soldat sociopathe s’occupait déjà de mettre à profit ce nouveau carburant, les battements de cœurs ralentissaient, les fibres des muscles s’épaississaient. Il serait presque invincible pendant vingt-quatre heures.

« Ne te fais pas mordre, dit-elle. Je préfère te savoir mort que vampire. Et si tu m’échappes, je te trouverai.

– Tu l’as déjà dit.

– Juste un rappel. »

Alvar la regarda, la tension de son corps changea. En réponse, les canines de Jude grandirent contre sa lèvre, la faim monta. Elle se força à rester neutre.

« Pourquoi j’ai envie de te sauter dessus ? voulut-il savoir.

– Le lien est tellement physique, les gens pensent que c’est du désir. Ça passera. »

Alvar hocha la tête, essuya le sang autour de ses lèvres et, en bon pragmatique, lécha les dernières traces.

« C’est pour ça que tu veux pas qu’elle en boive ? T’as peur que ses sentiments changent ? »

Jude considéra l’hypothèse. C’était peut-être vrai. Ce ne fut pas ce qu’elle admit pourtant.

« Je me nourris du sang de Reina. Les gens comme elle sont rares, et son sang est l’un des meilleurs que j’ai trouvé ces derniers siècles. Je m’en suis tellement nourrie qu’il lui suffirait d’une goutte du mien pour devenir vampire. Je ne veux pas de cette vie pour elle. Et elle non plus. Elle le sait. Ce que tu as vu ce soir, c’est de la jalousie. On peut y aller maintenant ? »

Alvar porta un regard rapide à son entrejambe.

« J’ai besoin d’une minute. »

Dans son dos, Chloé ricana.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter