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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 14

Sofi gérait un espace collectif coincé entre une poissonnerie et une librairie indépendante, l’endroit était surtout connu pour organiser des soirées non-mixtes. C’était pendant l’une de ces soirées que Jude avait rencontré Reina, quatre ans plus tôt. Elle et la gérante ne s’étaient jamais trop liées, Jude trouvait des relents sombres dans l’odeur de son sang et Sofi n’appréciant pas de voir Reina, qui passait à l’époque beaucoup de ses nuits chez elle par manque d’un toit fixe, acquérir une nouvelle liberté en monétisant son sang pour un mort-vivant.

Ce soir, il ne servait à rien de retourner de vieilles pierres. Sofi la laissa entrer sans problème et verrouilla derrière elle, elle lui fit un bref rapport sur l’état des troupes avant de la conduire dans une pièce arrière où les militantes s’étaient rassemblées. Jude les étudia quelques secondes.

On avait mis de la glace sur le genou de Chloé et le poignet de Sarah, du café était en train de passer et Clara, chargée de communiquer avec d’autres groupes, posait la question de savoir s’il fallait accepter de donner l’adresse de leur refuge. Elles se débrouilleraient très bien sans elle.

Jude partit à la recherche de Reina, qu’elle trouva dans les toilettes principales, volontairement éloignée de la cohue. Elle était devant le miroir et tentait d’arranger son apparence, malmenée par la soirée.

« Je me suis cassé un ongle, je suis trop déçue, fit-elle quand elle aperçut sa colocataire dans le miroir.

– C’est vraiment ce qui t’importe en ce moment ? demanda Jude.

– Ça va encore me coûter un bras pour les refaire » opposa-t-elle.

Elle mouilla une serviette de papier et tenta d’éponger les traces de mascara qui zébraient son visage.

« Reina…

– Non. »

Jude inspira, se décida pour une autre approche. Elle s’avança et passa son bras autour de sa taille. Le corps fin comme un roseau se tendit quelques secondes avant de se relâcher. Jude raffermit sa prise et l’entraîna dans une cabine, prit place sur la cuvette et l’installa sur ses genoux. Reina pleura dans son cou. Jude arrêta de respirer.

« Je comprends pas…Comment...

– C’était du sabotage.

– Qui…

– Je vais le découvrir.

– Je les déteste ! J’ai envie de tout détruire.

– C’est bien normal.

– Mais je veux pas tout détruire ! Je veux juste…

– Vivre libre et en paix » compléta Jude après un silence.

Reina se redressa légèrement et essuya ses joues.

« Je leur ai jamais rien fait, et ils…et ils…je voudrais tellement ne pas les haïr. À chaque fois que je me dis que je peux pardonner, que oui, je vais pouvoir faire ma vie, ils refont un truc comme ça. Ces lois… ça finit jamais… Comment je fais pour ne pas les haïr quand j’ai l’impression qu’ils me font la guerre, tout le temps ? Je suis sérieuse, j’ai mal partout, je suis couvertes d’égratignures. »

Pour prouver ses dires, elle montra ses paumes, ses genoux au collant ensanglanté, une éraflure sur l’os de la hanche quand elle était tombée. Jude supporta l’examen sans broncher, mais son désir dût se lire sur son visage car Reina cessa de lister ses blessures.

« T’as faim ? » demanda-t-elle.

À la surprise de Jude, ce n’était pas le cas. Elle secoua la tête. Cela n’enlevait rien à l’arôme entêtant qui émanait de son amie.

« Tu ne crains rien, dit-elle néanmoins, le nez dans ses cheveux.

– Tu peux y aller, si tu veux », fit alors Reina en lui offrant ses paumes.

Jude n’avait pas l’espace mental suffisant pour refuser la tentation, elle passa les lèvres et la langue sur chaque partie meurtrie, là où le sang avait affleuré. Elles finirent allongées sur le sol, Reina avait le souffle court et Jude, pour la première fois depuis l’irruption de la lumière dans son bras, retrouva le silence dans son esprit.

Cela ne dura pas. Le ton des conversations montait dans la pièce arrière. Il leur fallut quitter les toilettes.

Le débat portait toujours sur ce qu’il convenait de faire, utiliser l’espace de Sofi pour ramener un maximum de personnes au même endroit ou remettre ce genre de rencontres à plus tard, quand tout le monde aurait récupéré. Il y avait également la problématique liée à la rédaction d’un communiqué pour raconter leur version du rassemblement avant que celle des forces de l’ordre ne prenne toute la place.

Jude les écouta quelques minutes puis fit signe à Alvar de la suivre. Tous deux s’installèrent sur la scène de la pièce principale.

« Tu survis ? demanda-t-elle alors qu’il achevait de retirer les protections de son uniforme volé.

– J’ai vu pire, commenta-t-il, laconique. Rien à voir, mais Clarence s’est réveillé, il arrive avec le van. Tu vas pouvoir ramener tout le monde chez toi.

– C’est bien.

– Pourquoi j’ai l’impression que tu ne vas pas faire partie du lot ? »

Jude sourit et regarda les fils de poussière au plafond. Elle les entendait chuchoter dans le courant d’air créé par une fenêtre mal ajustée, et leur trouva une certaine beauté. Pour la première fois depuis presque deux mille ans, l’univers avait quelque chose de nouveau à lui proposer. Tout ce qui était normalement inerte s’éveillait.

Contre toute attente, ce changement d’état devait être le résultat de son bref passage par les glaces du dernier cercle.

« Un bon espion comme toi a sûrement gardé ce que tu as glané sur les jumeaux, fit-elle après un silence.

– Peut-être bien.

– J’aimerais que tu les appelles. Je vais avoir besoin de leur aide.

– Pour faire quoi ?

– Détruire un nid de vampires dans les catacombes.

– … Je peux venir ? »

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