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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 11

Pendant quelques secondes, Jude chercha une solution, n’importe laquelle. Quand elle remarqua la bobine de fil accrochée à la ceinture d’Héloïse, un plan grossier lui vint à l’esprit. Face à l’urgence, elle s’y résolut. Sur ses indications, les chasseurs entortillèrent le fil autour de son avant-bras puis le placèrent contre sa poitrine, puis ils firent des chassés-croisés dans son dos et sous son aisselle. Enfin, son bras fut attaché. Ainsi, le poids de la lumière s’était déplacée, et son corps était rééquilibré. Elle put se mettre debout sans tanguer.

« Où on va ? demanda Hadrien.

– Vous, vous allez vous occuper de l’âme damnée avenue Montaigne, ordonna Jude. Moi, je vais récupérer mon amie.

– On vient avec vous, contra Héloïse.

– Ça ne sert à rien, ce sont des histoires humaines, et vous ne pourrez rien faire.

– Mais…

– Et de toute façon, la chose qui vous suivait est partie. C’est après moi qu’elle en avait, vous ne craignez plus rien.

– Mais…

– Assez ! cria Jude, impatiente. Retournez à vos affaires et laissez-moi les miennes. »

Héloïse la fusilla du regard mais laissa son frère l’entraîner vers la bordure du quai pour monter dans le métro qui arrivait. Jude attendit que l’attention des passagers soit accaparée ailleurs pour se fondre dans le mur.

Au lieu de cela, elle implosa. Sa volonté fut ballotée dans toutes les directions, comme emportée dans une tornade spatiale. Il n’y avait que la présence de Reina pour lui donner un repère dans le chaos. L’ouïe revint la première, les cris et les hurlements déchirèrent ses tympans, entrecoupés par les détonations des lance-grenades. Ensuite le toucher, quand elle atterrit brusquement dans une vitrine quelconque, qui explosa à l’impact. Puis, son goût et son odorat lui indiquèrent le fer du sang et l’adrénaline, le potassium et la capsaïcine. Enfin, sa vue lui révéla des fumées rouges et des silhouettes en fuite.

Puis le temps enfin, quand Jude quitta la vitrine et que celle-ci se reforma sous ses yeux effarés. Elle se secoua et décida d’oublier le phénomène, localisa Reina et son ami blessé, entre deux bennes à ordures comme elle l’avait indiqué, à l’entrée d’une rue transversale. Ils étaient entourés d’autres silhouettes tétanisées que Jude reconnut pour les avoir vues passer à son appartement au cours de la dernière semaine.

Pendant que Reina tentait de rassurer Chloé, choqué de douleur, Anaïs versait du lait sur le visage de Claire, et les autres se tenaient les épaules ou la taille comme des oiseaux se protégeant du froid. Ça puait la peur et le désespoir. Jude eut l’impression de se retrouver sur un champ de bataille.

« Reina ! hurla-t-elle pour se faire entendre en s’agenouillant devant elle. Qu’est-ce qui se passe ?

– Je sais plus ! fit Reina, en larmes. On manifestait devant le Palais, on jetait du riz et de la peinture, on faisait rien de mal…Puis d’autres groupes sont arrivés, quelqu’un a balancé un fumi sur la façade, et tout est parti en cacahuètes…

– Qu’est-ce qui vous a pris aussi, de balancer ça ? réprimanda Jude.

– C’était pas nous, contra Sarah sur sa gauche. On devait être quelques centaines sur la place, et puis on s’est retrouvées dépassées, y avait plein de monde qui arrivait, on s’est faites déborder. C’était pas prévu.

– Rien n’est jamais prévu », marmonna Jude.

Elle repoussa Reina et commença à inspecter Chloé toujours allongé, lui demandant quelques informations simples, puis une évaluation de la douleur, tandis que de sa main libre elle tâtait le genou blessé.

« Ils m’ont marché dessus…ils m’ont marché dessus… » répétait-il comme une litanie.

Pendant qu’elle s’activait, Jude suivait de l’oreille la conversation téléphonique de Clara, qui cherchaient à savoir où étaient positionnés les barrages de CRS.

« Ça va faire mal », prévint-elle, avant de pousser du pouce la rotule luxée. Sous la pression, l’os glissa sous la peau et revint à sa place, tandis que Chloé poussait un cri étranglé.

Des pas précipités retentirent, Jude se redressa, fit face à une Flo essoufflée, au visage marbré par le maquillage et le lait.

« Y a une barricade au bout de la rue, haleta-t-elle. Y a huit policiers, on peut peut-être tenter…

– On va se faire arrêter, prédit Anaïs.

– On doit amener Chloé à l’hôpital, protesta Sarah. Tant pis si on doit se faire prendre.

– Je comprends rien, répéta Reina. Comment on s’est retrouvées autant ? Les organisatrices avaient calculé trois cents max.

– Chatou a compté à peu près mille cinq cents personnes, fit Clara, en indiquant son téléphone.

– On avait dit de juste partager sur le groupe ! s’exclama Claire, essuyant le lait de son visage. Voilà ce qui arrive quand on invite les amis des amis des amis ! »

Jude secoua la tête.

« Passer de trois cents à mille cinq cents, c’est beaucoup, y a autre chose.

– On t’a rien demandé », répondit Claire, agressive.

Reina se redressa pour défendre Jude tandis qu’un concert de récriminations s’élevait, surtout contre la police qui les avait chargées sans sommation. Un agent avait marché sur le genou de Chloé, un autre avait tordu le bras de Sarah avant de la relâcher. Jude détecta une fêlure à son poignet après quelques secondes d’observation. Pendant qu’elle l’aidait à faire un bandage de fortune à l’aide d’un foulard, elle réfléchit.

Blessée comme elle l’était, et avec un corps qui n’en faisait qu’à sa tête si elle voulait se dématérialiser, la liste des possibles lui semblait extrêmement courte. S’il ne s’était agi que de Reina, elle l’aurait prise sur son dos et l’aurait emmenée par les toits, mais il paraissait impossible que son amie, transactiviste de son état, abandonne les compagnes militantes qui avaient marché avec elle. La colère qui les avait poussées à se rassembler ce soir était aussi vieille que la ville elle-même, et les raisons pour protester le vote d’une loi répressive parfaitement légitimes. Jude ne souhaitait pas non plus les laisser.

Elle leva les yeux et fouilla le ciel, en quête d’inspiration.

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