la maison d'édition de séries littéraires

Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 10

L’air était immobile dans la station de métro. Jude en avait conscience. Pourtant, ce n’était qu’un infime détail parmi le maelstrom d’informations qui occupait à présent son esprit.

Jude voyait tout, entendait tout, sentait tout. Sous sa main gauche, elle percevait la poussière du quai, les microbes, germes, bactéries qui s’y reproduisaient, la vibration du sol secoué par une armée de rames qui circulaient sous Paris. Dans son oreille droite, les souffles d’Héloïse et Hadrien résonnaient comme deux tambours frénétiques et dans sa poitrine pulsaient des cris d’angoisse et de douleur, provenant d’un endroit indéterminé.

Jude mit de longues minutes à apprivoiser ce nouvel influx d’informations. En se concentrant, elle réussit à créer autour de son esprit une bulle de silence qui eut l’avantage d’assourdir l’ensemble, mais qui dévoila un autre problème. Son bras droit reposait toujours au sol, et quand elle tenta de le bouger, elle en fut incapable, non parce que le membre ne répondait pas à son injonction, mais parce qu’il pesait aussi lourd qu’une étoile en fin de vie.

Héloïse et Hadrien finirent par l’appeler, vinrent auprès d’elle, l’aidèrent à se mettre en position assise. Jude évita de porter les yeux sur son bras en fixant le mur droit devant elle.

« Qu’est-ce que j’ai ? » demanda-t-elle. Héloïse repoussa sa manche.

« Votre tatouage… suinte. Je ne savais pas que les vampires pouvaient se faire tatouer.

– Ils ne peuvent pas. Ça ressemble à quoi ?

– Une longue ligne ornée, décrivit Héloïse. Comme une épée, ou une lance. »

Tout en parlant, elle faisait courir son doigt sur la peau pâle, du pli du coude jusqu’au creux de sa paume, et la sensation était celle d’une goutte d’eau glissant sur du marbre.

« Il y a plusieurs cercles, de tailles différentes, et une espèce de liane qui fait des zigzags…non, c’est une plume. Et il y a quelques étoiles.

– Y a du monde qui arrive, informa Hadrien, le visage tourné vers l’une des sorties.

– Aidez-moi à me lever », demanda Jude.

Ils la prirent chacun par une épaule et la relevèrent, avant de la conduire vers les sièges alignés plus loin. Le bras de Jude était toujours aussi lourd, aussi inamovible, et le fait que les deux chasseurs puissent la déplacer sans problème la rendait perplexe. Elle réalisa qu’elle était effrayée.

Tous trois s’assirent, Héloïse reprit son observation et Jude se focalisa sur un rat qui se déplaçait à l’intérieur du mur.

« Je reconnais ces motifs », dit soudain Hadrien. Il sortit son téléphone et fit coulisser les images, Jude entendit alors le ronronnement de l’appareil et dut se concentrer pour reformer sa bulle de silence.

« Neuf cercles. Et la lance passe au travers », commenta-t-il avant de donner à voir la photo d’un croquis simplifié sur du papier jauni. La signification était claire. La raison, en revanche, lui échappait complètement. Jude passa sa main sur son crâne.

Elle essaya de se relever mais le poids de son bras la déstabilisa et elle tomba à genoux. Son poing serré imprima dans le béton un motif étoilé. Les deux chasseurs restèrent immobiles une seconde, avant de se déplacer pour la dissimuler aux quelques utilisateurs éparpillés sur la plateforme. Jude dut abandonner sa tentative pour se redresser et les laissa la ramener sur le siège. Héloïse repoussa à nouveau la manche et tâta les muscles et les tendons.

« Je ne sens rien de différent », souffla-t-elle, la voix inquiète.

Jude retrouvait la mobilité de ses doigts, elle les fit jouer contre sa cuisse, puis osa enfin baisser les yeux. Héloïse avait parlé d’un tatouage, et elle pouvait distinguer les motifs décrits, mais ce n’était pas de l’encre noire qui les traçait, c’était un filament de lumière qui se déplaçait sur sa peau, parfois fragmenté, parfois entier. Sous l’épiderme, le filament tourbillonnait davantage, continuant à faire des nœuds.

Jude redemanda de l’aide pour se mettre debout. Ils ne la lâchèrent que lorsqu’elle le leur ordonna. Cette fois, elle mit toute son énergie pour contrebalancer le poids de son bras, forçant sur son dos et les muscles de sa poitrine. Elle tint moins d’une minute, et Hadrien la rattrapa pour la remettre sur le siège.

« C’est du délire », murmura Héloïse.

Une rame arriva, s’ouvrit, se ferma, repartit. Ils restèrent tous les trois à contempler les possibles. Une sonnerie retentit, Héloïse sursauta. De sa main valide, Jude pêcha son téléphone, puis fronça les sourcils devant le numéro inconnu. Elle l’ignora une première fois, puis une seconde, mais finit par décrocher lors de la troisième tentative.

« C’est pour quoi ? cracha-t-elle.

– Jude ! Raccroche pas, c’est moi, Reina ! »

L’information était devenue superflue à l’instant même où Reina avait parlé, la voix paniquée, entrecoupées de quinte de toux. Tous les sens de Jude se focalisèrent sur ce point. Sa bulle de silence explosa, et les cris revinrent, à la fois dans sa poitrine mais également dans le combiné.

« Où es-tu ? demanda-t-elle directement.

– Pas loin de l’Assemblée, oh Jude ! C’est l’enfer, je comprends pas…

– Tu es blessée ? Où est ton téléphone ?

– Je l’ai perdu quand on s’est faites charger, oh ! Viens nous chercher, on est bloquées.

– Tu as mal ? Tu peux marcher ?

– Moi, ça va, mais j’ai mon pote qui s’est tordu le genou… Jude, c’est la folie, y a du lacrymo partout, on voit plus rien…La police…

– Où êtes-vous ? gronda Jude.

– Cachées entre deux poubelles, mais on va pas pouvoir rester très longtemps…

– J’arrive », coupa Jude avant de raccrocher.

Le frère et la sœur la regardèrent avec des yeux ronds.

« C’est une blague ? Vous pouvez à peine marcher ! »

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter