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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 1

Il pleuvait sur Paris.

Appuyée contre un arbre de l’avenue Montaigne, Jude surveillait le dernier étage d’un immeuble haussmannien. La boutique de luxe du rez-de-chaussée avait fermé deux heures auparavant, alors que Jude passait sur l’avenue pour un énième repérage. Quand l’heure tardive avait enfin chassé les passants, elle s’était installée dans l’ombre d’un arbre griffu pour attendre.

Jude jouait avec une pièce de monnaie, la faisant danser entre ses doigts presque translucides dans la nuit, quand elle capta le moteur d’un van qui s’engageait plus haut dans l’avenue. Le van passa la seconde et accéléra à son niveau, Jude saisit les battements de cœur de deux hommes derrière les vitres teintées. Ils allaient se garer plus loin, le long de la Seine, pour revenir à pied.

Elle rangea la pièce d’argent dans son manteau et se redressa, secoua les gouttes de pluie de sa capuche. Comme prévu deux silhouettes émergèrent au bout de l’avenue. Jude reconnut David, son contact.

Ils s’étaient croisés en Afghanistan et, là où elle avait décidé de rester, il était parti s’engager autrement. Jude ignorait ce qu’il faisait réellement. Seuls les moyens de recherche et de surveillance à sa disposition l’intéressaient.

L’autre silhouette lui était inconnue.

« T’es là depuis longtemps ? demanda David, une fois à sa hauteur. C’est pas prudent. »

Jude ne répondit pas, soutint le regard en plongée de son partenaire. Elle comprit aussitôt qu’ils ne s’entendraient pas.

« Tu fais tâche dans ce quartier », dit-il avec calme, et Jude fut surprise par sa voix, plus grave que le commun des mortels. Une vibration basse, qui ondulait sur une fréquence rare, qui charmait ou terrorisait à volonté. George Clémenceau avait eu la même.

« Pas plus que vous, se défendit-elle sans humeur.

– Alors ? » fit David.

Jude indiqua l’étage du menton.

« Pas d’activité depuis vingt-quatre heures. Comme tu as dit, il est en voyage.

– Rappelle-moi ce qu’elle fait là, exigea l’homme.

– Tu vas comprendre très vite », répliqua David.

Jude croisa son regard, il hocha le menton. Elle se glissa dans l’ombre de l’arbre et se porta jusqu’au vestibule de l’immeuble, fit le tour des murs pour désactiver le circuit de surveillance, puis reprit consistance au pied de la statue qui ornait le hall marbré. Sans hâte, elle actionna l’ouverture du portillon et de la porte. David et son partenaire se faufilèrent à leur tour dans le hall.

« Je vous retrouve à l’étage », informa Jude avant de les quitter.

Elle répéta la manœuvre sans encombre. Quand l’ascenseur déposa ses coéquipiers sur le palier tapissé de rouge, elle les attendait sur le pas de la porte ouverte. Pourtant, dès qu’ils pénétrèrent dans l’appartement, Jude se tint sur ses gardes.

L’endroit empestait l’argent. L’odeur agressive lui brûlait presque les narines. Elle ne comprenait pas pourquoi. Si l’appartement était meublé avec goût et ressemblait davantage à la vitrine d’un antiquaire qu’à un lieu de vie, il ne semblait pas à première vue y avoir un surplus de bibelots en argent. Un tour rapide des pièces l’en assura, et elle retrouva les deux autres dans le bureau.

« Vaut mieux pas traîner, les prévint-elle.

– C’est pas dans nos habitudes » contra l’homme dont elle ignorait toujours le nom. Il s’activait à photographier des documents sortis d’un tiroir, tandis que David décrochait avec précaution un tableau du mur.

« Ce que tu veux est là-dedans, normalement », dit-il en désignant le coffre-fort encastré dans le mur.

Jude colla son oreille contre le métal et fit tourner la molette en écoutant la chute des cylindres, jusqu’à l’ouverture. À l’intérieur, il y avait de nouveaux documents, ainsi qu’un présentoir à collier. Celui-ci était vide. Elle poussa un feulement.

« Alvar, appela David. Amène la caméra. Y a plein d’autres papiers là-dedans. »

Alvar, donc, rangea les documents du bureau et rejoignit son partenaire. Jude les laissa à leurs affaires et s’approcha d’une fenêtre, contempla l’avenue. Elle sortit un saphir jaune de sa poche et en étudia les vibrations. Elle s’éloigna ensuite de la fenêtre pour écouter l’appartement.

« Qu’est-ce que tu fais ? demanda Alvar quand il la vit se déplacer.

– Je cherche. »

Jude ne trouva aucune vibration ressemblant à celle de sa pierre. L’odeur de l’argent masquait tout. Une étrange coïncidence.

« David. »

Il se rapprocha.

« Je n’aime pas ça. On devrait partir.

– Pas encore, opposa-t-il. On a toujours pas ce qu’on cherche. Ces documents prouvent, mais ne nous apprennent rien.

– Vous connaissez les lieux, il y a une autre pièce qui pourrait servir à cacher les documents ?

– On ne sait pas », dit Alvar en refermant le coffre.

Il attendit le déclic métallique avant de reprendre :

« Sur les plans, il y a une chambre sans fenêtre. On n’a aucune idée de ce qu’il y a à l’intérieur. Ça peut être ça, comme ça peut être une salle de sport, ou une chambre noire. »

Ils traversèrent l’appartement et se postèrent devant la pièce mystérieuse. Jude retint une toux, submergée par l’odeur. Quoi qu’il y eût derrière la porte, la quantité d’argent recélé était incroyable.

« Jude ? » dit David, comme une invitation.

Elle secoua la tête.

« Je n’ouvre pas cette porte. »

Alvar eut un claquement de langue méprisant.

« À quoi tu sers, alors ? »

Jude ne répondit pas, son attention fut attirée par la rue. Elle se pencha vers la fenêtre. Deux silhouettes marchaient sous les arbres, à plusieurs centaines de mètres. Jude reconnut leurs battements de cœur et poussa un juron. Derrière elle, David s’agenouilla pour inspecter la serrure. Elle le tira par l’épaule.

« C’est quoi ton problème ? » s’impatienta Alvar.

Il tenta de la repousser, mais Jude resta immobile, contempla le clair de lune qui montait dans la chambre.

Il y eut un déclic, David ouvrit la porte.

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