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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 9

« C’est une plaisanterie ! s’exclama Tom au-dessus de sa tête. Cette histoire ne te concerne pas, retourne au ciel ! »

Jude n’eut pas le loisir d’analyser son discours, elle avait d’autres soucis, plus immédiats. Il lui fallait calmer Thierry, terrifié, il lui fallait récupérer Camille et surtout, il lui fallait se mettre à l’abri de l'étoile du matin qui les consumeraient toutes deux. Un regard vers l’est lui apprit que l’aube était presque là.

« Thierry, appela-t-elle. Thierry, regarde-moi.

– Me lâche pas ! cria-t-il alors qu’au-dessus de leurs têtes, le combat de volonté faisait rage.

– Je vais te lâcher, contra Jude, mais je vais t’envoyer sur la plateforme, à droite, ok ?

– Ça va pas ? Fais pas ça ! »

Sans l’écouter, elle commença à lui donner un mouvement de balancier, calculant en une seconde la force et l’orientation nécessaires pour le faire atterrir sans trop de dommage.

« Jude ! Je te déteste ! » hurla Thierry quand elle l’envoya.

Le détective parvint à s’accrocher sans grâce à la plateforme métallique. Quand elle fut certaine qu’il était rétabli, Jude remonta vers le pied de la statue, resta dissimulée dans l’ombre et chercha Camille des yeux. Au sommet de la flèche, l’aube se reflétait.

Tom avait lâché Camille qui s’était recroquevillée contre le mur, trop choquée pour crier ou pleurer, prise dans le combat de volontés. Avec douceur, Jude l’appela, mais elle refusa de bouger. Jude grimpa et s’accroupit, tendit la main pour la faire venir, pressée par l’urgence.

« Camille, ma chérie, viens vers moi, c’est important.

– Je veux rentrer, pleura-t-elle. Je veux maman.

– Je te promets que tu vas la retrouver. Je connais quelqu’un qui pourra t’aider bien mieux que moi, mais pour ça, tu dois venir. »

Jude fit néanmoins un pas, elle ressentit la brûlure des volontés et tomba à genoux en grimaçant. Elle s’allongea et tendit ses bras et ses longs doigts, Camille était à moins de cinquante centimètres, les centimètres les plus ingrats du monde.

« Camille, tenta-t-elle encore. Je sais que ça fait mal, donne-moi la main, mon ange, et tout ira bien. »

Ses pouvoirs hypnotiques devaient encore fonctionner, même dans son état, car Camille se délogea enfin de son abri. Elle s’allongea à son tour et rampa jusqu’à Jude qui lui caressa le visage.

« Je vais te lancer, d’accord ? indiqua-t-elle tout bas. Je te promets, on te rattrapera.

– Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu saignes ?

– C’est rien, mon cœur, rien du tout. Tu es prête ? »

Camille hocha la tête. Jude serra les dents, se redressa, s’accroupit au bord du vide et chercha Thierry du regard : il était toujours sur la plateforme de métal, de l’autre côté du gouffre. Camille recommença à pleurer, se cramponna au col de son manteau.

« Je vais tomber !

– Mais non, tu vas voler, tu vas voir. »

Jude calcula, emmagasina ses dernières forces. D’une impulsion, elle se mit debout, l’élan lui permit d’envoyer Camille directement dans les bras de Thierry.

« Cours ! » cria-t-elle en les protégeant de l’aura des volontés qui s’affrontaient toujours dans son dos.

Thierry tira une balle sur la serrure de métal d’une porte de service, elle les regarda disparaître avec un sourire satisfait.

Jude n’avait plus d’échappatoire. Affaiblie par son combat contre les chiens et prise entre Tom et le séraphin d’un côté, l’étoile du matin de l’autre, elle comprit que son errance s’achevait là.

Elle expira et accepta la douleur, se demanda si elle aurait droit de rentrer, pas par la porte principale, mais peut-être par une porte dérobée.

Dans son dos, Tom cria, elle se tourna, reçut la déflagration des deux volontés de plein fouet et fut projetée vers le vide. Cette fois, elle ne tenta pas de se rattraper à quoi que ce soit. Suspendue face à l’aurore, elle n’avait plus d’ombre pour s’échapper.

Jude garda les yeux ouverts, admira l’étoile du matin qui émergeait par-dessus les toits de la ville pour brûler ce qui restait d’elle.

De toute son existence de mort-vivant, Jude ne l’avait jamais vue. C’était magnifique. La lumière divine révélait chaque dimension, chaque seconde, chaque histoire passée et future. Elle entendit les flammes de l’incendie du Palais du Coudenberg situé au bout de la rue de la Régence, les déflagrations des bombes sur le Palais de justice pendant la guerre, les musiques des fêtes, les rires de joie et les cris de colères, les pas d’enfants dans le sable, le pinceau glissant sur la toile, le coup de tonnerre du percuteur sur une balle.

Jude était assaillie par une infinité d’images et de sons, trop pour son esprit engourdi par la nuit, elle voulait disparaître.

Un frémissement, celui d’une plume fendant un nuage.

Une immense silhouette apparut alors dans le ciel, bloquant les rayons salvateurs, la glissant dans son ombre. Le moment prit fin, la réalité revint. Privée de l’étoile du matin, Jude tomba, sachant parfaitement qu’elle ne résisterait pas à l’impact, pas cette fois.

Elle eût préféré mourir une seconde plus tôt, baignée de lumière divine, car alors, il y aurait eu une chance de rentrer, mais plus maintenant. Avec sa dernière pensée, Jude en voulut à l’être qui l’avait privée de cette disparition, la renvoyant ainsi à sa condition de mort-vivant.

Un claquement de vent, puis l’odeur du souffre et de la cendre. Des doigts d’airain se refermèrent sur son poignet, suspendant la chute. Jude écarta les yeux de surprise et n’eut pas le temps de s’en remettre, car elle fut tirée vers le haut. Une lance de feu traversa son corps, l’empala sur la coupole.

Quand Jude releva la tête, l’aurore se terminait. Devant elle, se tenaient l’apôtre, le séraphin, et maintenant l’archange dans les yeux duquel dansait l’éther.

« Salut Mika », dit-elle dans en souriant, avant relâcher sa tête contre le panneau de métal.

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