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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 6

Jude demanda à Tom de s’éloigner. Sa proximité faisait monter une vague de panique. L’émotion était trop humaine, elle ne savait qu’en faire.

Elle avait peur. Pas la peur qui prend l’estomac face au danger, celle qui fait s’enfuir et survivre, que tout être, céleste ou humain, pouvait ressentir ; mais celle, insidieuse et poisseuse, qui s’installe dans les recoins de l’esprit et pollue les sens, celle qui fait douter.

Une vibration contre sa poitrine la secoua, elle sortit son téléphone et décrocha.

« Satorascii.

– Salut, Jude, désolé de t’appeler aussi tard, je te dérange ?

– Tu sais que non.

– J’ai un problème.

– Je sais. »

A l’autre bout du fil, on inspira.

« Tu sais que j’ai un problème ? Ou tu sais ce qu’est mon problème ?

– Je sais que plus tôt ce soir, une femme en état d’anémie a été trouvée chez moi. Je m’en suis occupé, le coupable ne t’embêtera pas.

– Okay, cool d’être mis au courant. »

Une autre inspiration. La conversation n’était pas finie.

« Thierry, quoi d’autre ?

– Je te laisse le coupable, Jude, pas de problème avec ça, mais je peux pas te laisser l’enfant. »

Jude accrocha les yeux de Zaar qui s’écarquillèrent. Une seconde, elle ne sut que dire, puis prit une décision.

« Quel enfant ?

– Joue pas avec moi, Jude, un témoin l’a vue partir avec toi, c’est pas possible de laisser filer ça. Pas cette fois.

– Si, cette fois. Cette enfant n’est pas de ce monde, oublie-la. »

Thierry bougea, Jude perçut le froissement du papier contre le cuir.

« Cette femme qu’on a trouvée, c’est marqué dans son dossier, elle a une fille de 6 ans et trois mois, scolarisée à l’école du quartier. »

Zaar secoua frénétiquement la tête ; Jude sentit la perplexité s’installer.

« Moi, j’ai un témoin qui dit le contraire, affirma-t-elle.

– Jude ! s’impatienta Thierry. C’est pas un jeu. On parle d’une enfant de six ans ! »

Jude resta immobile quelques secondes.

« Où es-tu ? demanda-t-elle soudain en se levant.

– Rue de Parme.

– J’arrive. »

Jude raccrocha, attrapa Zaar par la nuque et planta ses yeux dans les siens.

« J’y vais, murmura-t-elle. Pas touche à Camille. S’il lui arrive le moindre truc, je demande à Tom de lâcher ses chiens, c’est clair ? »

Zaar hocha la tête et leva la main pour promettre. Jude se tourna vers le sommet de l’escalier. Tom quitta son attitude nonchalante. Elle chuchota quelques mots pour indiquer son départ et ses recommandations, puis s’éloigna dans les couloirs, se fondit dans les plis du drapé d’une statue. Son ombre s’allongea, ne fut plus qu’une traînée de particules se déplaçant par vagues, sautant de pénombre en pénombre, jusqu’à retrouver Thierry dans son véhicule.

Il jura quand il la vit sur le siège passager.

« T’avais promis, rappela-t-il.

– On est pressés ce soir. »

Thierry souffla contre sa paume, se massa les tempes.

« Où est l’enfant ?

– Montre-moi le dossier.

– Pourquoi tu me demandes, alors que tu peux le prendre sans mon avis ? »

Thierry était clairement de mauvaise humeur. Jude s’appliqua à rester la moins menaçante possible. Loin de Tom, c’était beaucoup plus facile.

« Par politesse. »

Le dossier changea de main, Jude le parcourut d’un battement de cils.

« Comme tu peux voir, elles sont toutes les deux suivies par les services sociaux, c’est normal, la mère est une droguée et y a pas de père », commentait Thierry.

L’incompréhension revint. Avec lenteur, Jude referma le dossier. Quand elle leva les yeux, le numéro du bâtiment le plus proche était visible.

« T’es pas garé ici par hasard. T’es déjà entré ? »

Thierry se détourna.

« Normalement t’as pas le droit de monter avec moi.

– Tu sais bien que je ne laisse pas de marque.

– Même. »

Il n’y eut pas d’autre protestation. Thierry utilisa le code fourni par le dossier pour activer l’ouverture de la porte, puis un passe-partout pour l’appartement. Jude supporta le processus sans broncher.

C’était un petit studio vétuste où se disputaient l’odeur de la peinture décrépie et celle du linge humide. Jude en eut vite fait le tour, trouva des vêtements d’enfants, un doudou glissé entre deux oreillers dans le canapé-lit, des affaires d’écoles.

C’était à ne plus rien y comprendre. Elle croyait Zaar, le vampire était un idiot, mais pas un menteur. Alors pourquoi, dans ce petit espace confiné, y avait-il toutes ces marques d’occupation ? La question la dépassait.

« T’as trouvé ce que tu cherchais ? » s’enquit Thierry, appuyé de la hanche sur la table de cuisine.

Jude renifla avec précaution la pile d’assiettes sales dans l’évier, vérifia la fraîcheur d’une pomme posée sur le bord de la fenêtre. L’illusion était parfaite, mais derrière, il y avait un résidu d’énergie, un millier d’éclairs courant à la surface des choses, plus furtifs encore que la queue d’une comète dans le ciel.

« Thierry, qui a appelé les flics chez moi ?

– Un voisin.

– Qu’est-ce qu’il a dit ?

– Qu’il avait entendu des cris, qu’il t’a vue sortir avec l’enfant dans les bras.

– Sortir d’où ? » insista Jude.

Il n’y avait eu personne dans le couloir, elle l’aurait senti si on l’avait observée. Et dans la rue, elle n’avait rien repéré non plus.

Thierry dut deviner qu’elle se mettait sur la défensive puisqu’il leva les mains en signe d’apaisement.

« L’appartement en face du tien, et il t’a peut-être vue depuis l’œil-de-bœuf, qu’est-ce que t’en sais ? »

Jude le fusilla du regard, et il eut la présence d’esprit de changer son attitude, qui devenait arrogante.

« Thierry, combien de fois tu es venu chez moi, depuis le temps ?

– J’ai pas compté.

– Et toutes les fois où tu es venu, tu as vu un appartement en face du mien ? »

Thierry se figea. D’un doigt tremblant, il fit un comptage virtuel, puis pâlit.

« Je ne me souviens plus. Comment c’est possible ? »

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