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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 5

Les trois fixaient Camille depuis les marches de l’escalier.

L’apôtre, le mort-vivant, le simple vampire, tous trois confondus par la présence d’une enfant apeurée qui les regardaient.

« Jude », appela-t-elle en tendant la main.

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses sens la trahissaient, elle ne savait plus que croire. Tout était là, les battements de cœur, le sang qui coulait dans les veines, le frottement du cartilage dans les articulations, les vibrations électriques des synapses, la mitose des cellules. A tous les égards, c’était un être humain qu’elle contemplait. Et pourtant. Au fond de ses yeux bleus innocents se mouvait l'éther, et Jude était terrifiée.

« Jude, j’ai peur, » souffla Camille comme un écho.

Elle vérifia l’affirmation. C’était vrai. Toute la biologie du petit corps l’indiquait. La peur était une réaction primaire, la condition de la survie de l’humanité, les êtres célestes n’en étaient pas capables.

Jude se tourna vers Tom, dont l’expression incrédule semblait questionner toutes ses actions.

« Le laisse pas boire », ordonna-t-elle en désignant Zaar du menton.

Tom s’empara de la glacière et le vampire recula. Jude remonta le long de la colonne et ouvrit son bras, Camille s’y réfugia. Elle inspira et retrouva les odeurs qui l’avaient frappée quelques heures auparavant, l’huile d’olive récemment pressée, le coton chauffé par le soleil, le parfum de la fleur d’oranger et celui de l’or. Elle raffermit sa prise autour du petit corps chaud et se redressa.

« Pardon, murmura-t-elle à son oreille. Moi aussi, j’ai eu peur. Mais tout va bien, retournons dormir. »

Elle replaça les vêtements autour de Camille, créant un cocon qu’elle voulait réconfortant.

« Quand est-ce que je rentre à la maison ? demanda la petite fille.

– Demain, si tout va bien.

– C’est promis ?

– Je ne fais pas de promesse. Ferme les yeux maintenant. »

Cette fois, Jude utilisa sa voix pour faire venir le sommeil, força le cœur à ralentir, utilisa ses mains pour refroidir les tempes et permettre ainsi à Camille de retourner au pays des songes. Quand elle fut sûre que, pour la troisième fois de la nuit, la petite dormait, elle rejoignit les deux autres.

« Je te l’ai dit, affirma Tom. Un soubresaut.

– C’était pas un soubresaut, c’était un séraphin du trône, et j’aurais pu y passer.

– Tout de suite, les grands mots. »

Jude le gifla sans ménagement et au-dessus de la ville, le tonnerre gronda.

« Je l’ai senti, siffla-t-elle. Le dernier cercle des enfers. Alors ferme-la.

– De quoi on parle ? » demanda Zaar.

Jude tendit sa longue main et claqua des doigts, Zaar lui tendit un troisième pack de sang.

« N’empêche que sans moi, t’y passais, releva Tom.

– Tu es la parole d’évangile, contra Jude avec indifférence. Rien ne t’arrête. »

Tom replaça les pans élimés de sa veste, une tentative de retrouver un air régalien. Dans la poussière de cette partie de Palais, elle trouva le geste dérisoire.

« Jude, appela Zaar d’une voix plaintive. Pourquoi j’entends ton cœur ? »

Elle pointa Tom du doigt.

« À cause de lui, fit-elle avant de prendre une gorgée.

– Mais pourquoi ?

– Pour me rappeler que j’ai été un humain, il y a longtemps. »

Derrière le regard délavé de Zaar, Jude pouvait voir les connexions se faire, les hypothèses de former.

« Je croyais que tu étais comme moi, souffla-t-il.

– Raté, commenta-t-elle.

– Attends, releva Tom. Zaar n’est pas de toi ? »

Jude secoua la tête.

« Non, je l’ai trouvé il y a douze ans, laissé à l’abandon par celui ou celle qui l’a changé, sans rien comprendre à ce qu’il lui arrivait. J’ai dû faire son éducation.

– De mieux en mieux, ricana Tom. Juste pour que je sache, à quand remonte ta dernière engeance ?

– 1476. »

Cette fois, il rit franchement. Jude n’avait plus soif, elle donna la fin de son pack à Zaar qui s’en saisit avec gourmandise et aspira le reste avec lenteur. Quand il prit une pause, Jude l’interrogea :

« Cette femme que tu fréquentais. Elle n’a pas d’enfant ? »

Zaar secoua la tête.

« Jamais vu, jamais entendu parlé.

– Cette petite fille, tu ne l’as jamais vue ? » insista-t-elle, montrant du doigt le campement en hauteur.

À nouveau, Zaar secoua la tête.

« Ou tu l’as trouvée ?

– Dans le salon. Elle traçait des lettres dans un cahier d’exercice. »

Zaar eut un ricanement. Jude retroussa les lèvres pour le mettre en garde. Le vampire se força à reprendre le fil de la conversation.

« Dans notre salon à nous ?

– C’est ça.

– Impossible. J’ai retrouvé Vanessa en bas de l’immeuble, je l’ai fait monter et on s’est mis au lit direct. Pas d’enfant. Jamais eu d’enfant.

– Elle m’a dit que tu venais souvent chez elles. »

Zaar secoua la tête, finit le pack avec des bruits de succion qui résonnèrent étrangement dans l’espace vide.

« Cette enfant n’est pas tombée du ciel quand même, fit Jude.

– C’est une humaine », confirma Zaar, et elle sentit un peu de pression tomber de ses épaules.

Si, pour un simple vampire, Camille entrait dans cette catégorie, alors ses sens ne l’abusaient pas. La solution était ailleurs.

« Un vaisseau ? proposa Tom.

– Quel corps céleste a besoin d’un vaisseau ? contra Jude.

– Un démon échappé alors. Ça expliquerait la présence du séraphin.

– Mais pas pourquoi il a reculé. Et tu l’aurais senti de toute façon. »

Jude se passa les mains sur le visage et se décala sur la droite, elle cherchait à mettre un peu de distance avec Tom et les émotions humaines qu’il réveillait.

« Qu’est-ce que tu ressens, d’ailleurs ? » enquêta-t-elle.

Tom leva le menton vers la corniche, le silence tomba.

« Un mystère », finit-il par admettre.

Un frémissement dans le silence, celui d’un pétale tombant sur l’eau.

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