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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 4

Jude tomba comme une pierre vers le sol dallé qui s’affaissa à l’impact. Elle se redressa aussitôt et eut juste le temps de tracer une croix dans l’air pour parer l’attaque suivante.

« À la lumière, je te rappelle », souffla-t-elle.

La vibration emplit l’air, le point de rencontre entre deux volontés inamovibles. Jude inclina l’échine, se rattrapa du poing sur le sol.

« À la lumière, je te rappelle », implora-t-elle.

Un enchantement, une prière. Une supplique qu’elle n’avait pas prononcée depuis mille ans, n’ayant eu à affronter que l’humanité. La volonté au-dessus d’elle se fit plus lourde. Jude sentit ses fluides perler à ses tempes. Avec effort, elle réussit à décoller son poing du sol pour former une croix au-dessus de sa tête. Il lui fallut desserrer les dents, hurler dans l’air électrique :

« À la lumière, je te rappelle ! »

Cette fois, la volonté se rétracta. Jude se remit debout, observa son ennemi. Une roue dans une roue, se déplaçant avec la puissance d’une étoile s’effondrant sur elle-même, et qui voyait tout, surveillait les royaumes et les neufs cercles de l’enfer.

« Ce monde n’est pas le tien, affirma Jude. Retourne au ciel. »

La volonté répondit, un langage d’amour et d’anéantissement, une voix qui avait la profondeur d’une nuit sidérale et la délicatesse d’une goutte de rosée sur un brin d’herbe. Jude crispa la mâchoire. Les mots s’insinuaient dans son corps, caresse et torture entremêlées, un bienfait contenu dans un millier de maux. Au fond de son être, les cellules se scindaient en deux. Au coin de ses yeux, la glace apparaissait. Pour la première fois depuis deux millénaires, Jude se sentit mourir.

Elle planta ses pieds dans le sol en position d’attaque, croisa les avant-bras devant son visage.

« Retourne à l’éternel, ordonna-t-elle. À la lumière, je te rappelle ! »

Les deux volontés s’arc-boutèrent l’une contre l’autre. Jude hurla encore, de douleur, de désintégration. C’était la souffrance de la damnation. Elle n’avait qu’à lâcher prise pour retourner à l’infini.

Lâcher prise. Décroiser les bras, laisser la prière se dissoudre.

Jude refusa, sentit le goût du sang sur sa langue. Elle hurla les mots dans le sanctuaire de son esprit. Une autre volonté apparut alors, un soulagement.

Tom émergea sur sa gauche.

« À la lumière, je te rappelle », fit-il, les bras en croix.

Sept fois, ils répétèrent le commandement. La volonté opposée cessa son assaut. La douleur se retira comme une vague, mais Jude pouvait se sentir transpercée par un millier d’yeux. La volonté se replia, s’avala dans l’espace, s’effondra dans l’éther.

Vidé de toute énergie, Jude se laissa tomber à genou sur le sol, essuya les larmes de sang sur ses joues. La glace se retirait, ses cellules se reconstituaient. C’était douloureux, de rejoindre le monde des vivants.

À ses côtés, Tom n’était pas en meilleur état. Il palpait ses muscles, les remettant à l’endroit. Son nez s’était déplacé sur son front, et ses yeux donnaient l’impression d’avoir glissé sur ses tempes.

« C’était quoi, ça ? » fit une voix dans leurs dos.

Jude se retourna et avisa Zaar qui se tenait sur le seuil de la grande porte, la glacière sur l’épaule. Elle fondit sur lui et arracha le sac, l’ouvrit et se saisit d’un pack de sang. Le liquide coula entre ses lèvres, réparant son être meurtri. Elle regarda d’un œil vide Tom retirer sa veste et s’incliner au sol. De son dos découvert sortit alors une meute de chiens sans consistance. Jude retint un sourire.

Tom et ses chiens.

Sans un bruit, la meute parcourut l’immense salle, rasa les murs, passa sur la voûte, allant chercher dans le passé de quoi réparer le présent. En quelques secondes, toute trace de l’affrontement disparut. Les chiens revinrent à leur maître, reprirent leur place dans son dos, tatouages rouges sur sa peau pâle. Tom remit sa veste en lambeaux puis marcha vers eux.

« Tu en a mis, du temps », se plaignit Jude.

Elle jeta le pack vide dans la glacière, en saisit un autre, repoussa sans ménagement la main de Zaar qui tentait d’en attraper un pour lui-même. Zaar se recroquevilla et baissa les yeux.

« Pourquoi tu es là ? demanda Jude après quelques gorgées.

– La police est arrivée, je me suis réfugié sur le toit, puis il s’est pointé.

– Il m’a attaqué, compléta Tom, comme si j’étais un vulgaire humain. »

Il pointa son avant-bras, où une empreinte de dents était déjà en cours de cicatrisation.

« Ça m’a brûlé, geignit Zaar.

– Le sang des apôtres est trop pur pour une créature comme toi », répliqua Tom.

Jude lui jeta un regard noir puis se désintéressa de la question.

« La femme, où est-elle ?

– Ils l’ont emmené à l’hôpital, j’ai pas pris plus que d’habitude, je te jure.

– Et l’héroïne, c’était elle ou toi ? »

Zaar détourna le regard. Jude gronda entre ses dents.

« Depuis combien de temps ça dure ?

– Chais pas, quelques mois. D’habitude on va chez elle, mais là, elle voulait pas, elle a plus de quoi payer le loyer. »

Jude referma ses lèvres autour de l’ouverture du pack, lui fit signe de continuer.

« Je lui ai promis de lui donner l’argent, qu’en échange, elle avait juste à s’injecter. »

Jude délaissa son pack vide, se redressa, l’attrapa par la nuque et le plaqua au sol sans ménagement.

« Et t’as fait ça avec l’enfant dans la pièce d’à côté ? feula-t-elle. T’as rien appris ? »

Cette fois, le regard de Zaar perdit sa lueur contrite, il devint perplexe.

« L’enfant ? Quel enfant ? »

Jude le lâcha, retourna dans la galerie où elle avait laissé Camille, retrouva le campement mais resta clouée au bas de l’échafaudage. Toujours perchée dans les ornements du chapiteau, Camille la regardait, les yeux grands ouverts, et Jude y vit tout l’univers.

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