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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 3

Jude dut se réhabituer à la sensation de son propre sang qui coulait, ses poumons qui gonflaient contre ses côtes, son cœur qui battait. C’était une irruption du temps dans sa vie figée, indésirée.

« Tu empestes, murmura-t-elle.

– J’avais pas prévu de venir.

– Pourquoi tu n’es pas ailleurs, à lâcher tes chiens sur les mécréants ?

– Il y en a trop de nos jours. Ça devient compliqué d’exercer la punition divine.

– Ça a toujours été compliqué.

– T’es bien placé pour le savoir. »

Tom sembla sortir de sa contemplation de l’architecture, il se retourna sur les marches et fronça les sourcils quand il réalisa son apparence.

« T’es censé être quoi, une femme ?

– Non plus, rétorqua Jude. Qu’est-ce que tu veux ? »

Il se releva et monta vers elle. Cette fois, Jude fronça le nez.

« C’est quand la dernière fois que tu as pris une douche ?

– J’en sais rien, c’est si flagrant ?

– Si tu es ici pour rester, c’est la première chose à faire, sinon tu vas te faire repérer.

– Il m’a envoyé. »

Jude retint une expression d’agacement. En présence d’un autre disciple, l’humanité revenait, et avec elle, les émotions.

« Tu vas rester longtemps ?

– Aucune idée, tu sais que je ne fais qu’accomplir sa volonté.

– Et qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Je dois chercher un soubresaut. Tu m’aides ?

– Je n’ai pas que ça à faire, je viens de me retrouver avec une enfant sur les bras…

– Amène-la. »

Jude inspira.

« C’est pas possible, le monde a changé depuis ta dernière visite. Les gens vont nous repérer si on se déplace avec une enfant.

– Laisse-la, alors. »

Cette fois, Jude montra les dents, ses doigts se plantèrent dans la pierre, la réduisirent en éclats puis en poussière. Tom commença à rire, un rire fou, sans souffle mais plein de malice, qui résonna contre les murs du Palais.

« Qui l’aurait cru ? fit-il. Toi, le mort-vivant, tu t’inquiètes pour une enfant ? La dernière fois qu’on s’est vus, l’humanité t’indifférait. »

Son rire reprit, puis il s’allongea contre les marches, observa le plafond puis ajouta :

« Ses voies sont vraiment impénétrables. Je le sais mais à chaque fois, ça me choque. »

Il poussa un soupir satisfait.

« Il est là, mon soubresaut. »

Jude était sceptique. Des replis de sa veste déchirée, Tom sortit une flasque, en prit une gorgée, toussa, la lui tendit.

« Du vin de Babel, indiqua-t-il. C’est Rocky qui me l’a offert. »

Jude y porta les lèvres, laissa l’alcool glisser sur son palais. La boisson n’avait pas plus de goût que l’eau de gouttière.

« Toujours rien, hein ? » vérifia Tom.

Jude secoua le menton et lui rendit la flasque.

« T’as faim », comprit-il.

Jude confirma sans mot.

« C’était quand la dernière fois ?

– La semaine dernière.

– Et t’arrives à te retenir avec l’enfant ? Tu m’épates.

– J’en ai pas besoin. J’ai faim, c’est tout. »

Elle lui fit signe de se rapprocher, étendit ses longs doigts blafards, les posa sur son front et transmit rapidement des informations géographiques.

« Dans mon frigo, il y a des packs. Prends la glacière sous l’évier et ramènes-en autant que tu peux. Si tu reviens et si tu me laisses rendre l’enfant aux humains, je viendrai avec toi.

– D’accord, fit Tom. Juste une question, c’est quoi un frigo ? »

D’un autre effleurement de doigts, Jude partagea l’information. Un battement de cœur, puis Tom avait disparu.

Avec lenteur, Jude se redressa, écouta les vibrations de la pierre. Son pouls avait disparu. Le Palais dormait. Elle remonta dans son nid. Dans la pénombre, Camille l’attendait.

« C’était qui ? demanda-t-elle.

– Un vieil ami.

– Il a un rire bizarre. Il est fou ?

– On est tous un peu fous, tu ne crois pas ? »

Camille eut un rire léger.

« Je t’aime bien. »

Jude sourit.

« Tu as faim ? »

Camille hocha la tête. Jude fouilla son sac, en sortit cette fois une conserve de pâté et des biscuits secs pour en faire des tartines. Elle les mangea avec une délectation enfantine, Jude lui envia ce plaisir simple.

« Qu’est-ce qu’on va faire demain ? demanda Camille.

– On va essayer de retrouver ta maison, et ta famille.

– Mon papa ?

– Voilà.

– J’ai pas de papa.

– Une grand-mère alors ? Ou une tante ? » tenta Jude.

Mais Camille secoua la tête.

« Maman dit qu’on est toutes seules, on n’intéresse personne. »

C’était un discours répété, Jude le sentit aussi sûrement que le visage de Camille se refermait avec ses mots. À l’évidence, elle croyait l’affirmation.

« Moi, tu m’intéresses, souffla-t-elle. Et je te jure que je ne suis pas la seule personne, on va bien trouver quelqu’un d’autre. Même si on doit chercher longtemps. »

Camille réfléchit, le front plissé. L’effort semblait intense.

« On va chercher ensemble ?

– On va essayer. »

Camille bâilla, se blottit davantage dans les couches de vêtements.

« Tu me racontes une histoire ? » demanda-t-elle.

Jude s’allongea avec elle sur la corniche, elle lui narra les exploits de Thomas, apôtre du Christ, envoyé en Asie mineure pour lutter contre les “infidèles”. Elle fit l’effort de ne pas s’attarder sur les détails horrifiques, se focalisa sur les actes merveilleux dont Tom s’était rendu capable. Au bout d’un moment, Camille se rendormit. Quelques minutes, Jude la regarda respirer, puis elle reprit son guet silencieux.

Une minute passa, une éternité pour elle. Tom ne revenait pas. Il pouvait être perdu ou s’être retrouvé face à un Zaar déchaîné. Jude refusa d’y penser. Zaar n’était plus son souci.

Un frémissement dans le silence, un fil d’araignée qui se rompt sous la tension.

Jude se laissa tomber au sol, rejoignit la salle des pas perdus. Elle eut à peine le temps de sortir de l’ombre qu’elle fut projetée contre la voûte qui se fendit sous le choc.

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