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Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 2

Le Palais de justice était un endroit étrange, le résultat d’un orgueil démesuré et d’une folie des grandeurs qui, encore aujourd’hui, révélait les fractures de la société Bruxelloise.

Jude cacha son sac dans une bouche d’égout, puis toutes deux montèrent les marches et passèrent le portail de sécurité. Les gardes les fixaient d’un air patibulaire, mais la blondeur angélique de Camille convainquit tout le monde quand elle annonça avec innocence que Jude était sa baby-sitter. Se tenant la main, elles entrèrent dans la salle des pas perdus, presque vide à cette heure. L’écho de leurs pas se répercutait sur la voûte et s’en allait chanter dans les escaliers qui s’entrecroisaient jusqu’à perdre tout visiteur inattentif.

Le stand des journaux était sur le point de fermer, Jude parvint quand même à acheter une revue pour enfants puis, après avoir vérifié que personne ne les surveillait, elle guida Camille vers une aile du Palais qu’elle savait en partie abandonnée.

Elles errèrent un long moment dans les couloirs poussiéreux, s’éloignant peu à peu des endroits fréquentés. Puis Jude souleva une bâche de plastique et se faufila vers une zone de travaux. L’odeur de plâtre était forte, Camille fronça le nez mais se blottit sans faire d’histoires dans une encoignure. Elle semblait avoir compris que personne n’était censé être là, elle ne pipa mot.

Jude sortit son téléphone, vérifia qu’il y avait du réseau, puis brancha le casque de Camille pour lui permettre de regarder des vidéos. Elle lui expliqua qu’elle devait sortir pour récupérer ses affaires et, avant de la laisser, lui fit promettre de ne pas se faire remarquer. Quand Camille lui demanda combien de temps elle serait partie, Jude sourit et lui promit d’être de retour avant de lui manquer.

Ainsi fut fait, Jude se fondit dans les ombres, jusqu’à la bouche d’égout, vérifia que rien ne manquait dans son sac et retrouva Camille moins de deux minutes plus tard. De son uniforme, elle fit un lit pour la petite fille. Pendant que Camille, emmitouflée et visiblement comblée par le campement improvisé, s’absorbait dans les vidéos, Jude se tint droit et écouta le Palais.

Elle entendait les pas lourds des avocats retardataires, ceux plus cadencés des gardes attendant la fin de leur semaine, les murmures des juges qui sortaient de leur chambres et, sur une autre fréquence, la sourde vibration du bâtiment.

Les heures passèrent, les battements des cœurs se firent de moins en moins présents, Jude recommença à respirer. Elle s’interrompit quand une main chaude se posa sur son mollet.

« Y a plus de batterie », chuchota Camille en lui tendant le téléphone.

Jude retint un sourire, fouilla son sac et y trouva la batterie de secours qu’elle avait chargée sur le vol du retour. Mais Camille ne remit pas les écouteurs et laissa la musique jouer en sourdine. Jude comprit que l’enfant avait à présent besoin d’attention. Elle s’assit à côté d’elle, piocha une barre de céréale dans son sac et la lui tendit.

« Je suis désolé pour ta maman », dit-elle dans un murmure apaisant.

La réaction, ou plutôt le manque de réaction de Camille la conforta dans son opinion. Quand elle vit que l’enfant avait des problèmes pour ouvrir l’emballage, elle le fit à sa place, détacha un morceau et le lui tendit. Camille le mangea à petites bouchées. Jude réfléchit sur la meilleure manière de procéder.

« Tu connais Zaar depuis longtemps ?

– Il vient chez nous parfois. Après, maman est toujours fatiguée.

– C’est où, chez vous ?

– À côté du parc, j’aime bien y jouer.

– Pourquoi ?

– Y a des jeux, et y a plein d’oiseaux. Mais maman aime pas quand on y va.

– Tu sais pourquoi ? »

Camille fit la moue, l’expression accentuait les rondeurs de son visage.

« Maman aime pas sortir. Elle aime rester à la maison. Elle dit que le soleil est pas bon. »

Quelques instants, Camille mangea sa barre de céréales en silence. Puis la question revint.

« Est-ce que maman est morte ?

– Je ne sais pas, souffla Jude.

– C’est à cause de Zaar ? »

Jude hocha la tête avec gravité et l’observa, le regard acéré. Camille regarda ses mains en balançant ses pieds dans le vide, elle ruminait quelque chose. Puis les larmes vinrent, enfin. Jude la prit contre elle et la petite fille pleura sur sa poitrine, sans faire plus de bruit que la pluie sur la vitre. Ce chagrin lui parut immense dans le silence du Palais.

Jude dut déployer toute sa séduction pour parvenir à la calmer, elle usa même de son pouvoir hypnotique pour la forcer à fermer les yeux. La main sur la poitrine, elle ralentit les battements de son cœur jusqu’à ressentir, contre sa paume, un rythme régulier. Une fois sûre que l’enfant ne se réveillerait pas de sitôt, elle reprit sa position d’observation, un réflexe acquis après des mois passés au front.

Elle entendait le tram, les voitures, les passants dans la rue, se rapprocher puis s’éloigner, mais le Palais était fermé pour la nuit et normalement personne ne viendrait les déranger. Soudain, Jude se tendit. Venait de se produire un événement qui n’était pas arrivé depuis plus de deux siècles.

Dans sa poitrine, son cœur venait de battre.

Jude se glissa au bas de l’échafaudage sur lequel elles avaient élu domicile et replaça la bâche, elle se positionna au milieu de l’immense escalier et écouta le silence.

Un autre battement.

Qui que ce fût, c’était proche.

Jude remonta dans sa cachette, passa son sac sur son épaule et prit Camille dans ses bras. Elle grimpa le long du mur pour la dissimuler dans les ornements d’une colonne avant de redescendre. Plus bas, dans l’escalier, un homme vêtu de guenilles prenait ses aises. Jude s’accroupit sur la marche qui le surplombait.

« Salut Jude ! lança le nouveau venu.

– Tom. »

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