la maison d'édition de séries littéraires

Une Nuit dans la longue vie de Jude Satorascii

Episode 1

Le sac était lourd sur son épaule. Jude grimaça.

Ce signe de fatigue était suffisamment rare pour être remarqué. C’était la preuve que, malgré sa condition, les derniers mois avaient été durs. Il était temps de rentrer et d’assouvir enfin son besoin impérieux de boire une pinte.

L’ascenseur atteignit tant bien que mal son étage. Avant de glisser la clef dans la serrure, Jude se figea. C’était à peine perceptible dans le couloir sombre, mais c’était indéniable. L’odeur du sang.

Elle réprima un juron et entra, retenant sa respiration. L’appartement était plongé dans une pénombre plus poisseuse encore que celle du palier. Au bout du couloir, une lumière ténue émergeait du salon. Jude laissa tomber son sac et s’avança.

Assise en tailleur devant la table basse, une fillette à la blondeur incongrue remplissait les lignes d’un cahier de vacances, les oreilles recouvertes d’un casque audio bien trop grand pour elle. Dans cette pièce, pas de trace de sang. Pourtant Jude pouvait sentir le fer, comme suintant des murs. D’un geste brusque, elle débrancha le câble du casque de l’enfant, qui la regarda avec un regard à peine curieux, du moins peu impressionné. Jude lui fit signe de retirer son casque, elle obéit.

« T’es qui ? demanda-t-elle.

– Camille, et toi ?

– Jude. Qu’est-ce que tu fais ici, Camille ?

– On est venues voir Zaar. »

Troublée, Jude passa la main sur son crâne rasé, se gardant bien de respirer. La faim venait, ce n’était pas bon signe.

« C’est qui, “on” ? Et où est Zaar ?

– Par là, dit la petite fille, en pointant le couloir avec son crayon de couleur. Il est parti avec maman. »

La mâchoire de Jude trembla, elle se mordit la lèvre inférieure et tendit vers la fille un doigt sévère.

« Reste ici. Même si tu entends des cris, c’est clair ? »

Camille hocha la tête, mit son casque sans le rebrancher et retourna à son cahier de vacances. Jude se demanda qui avait élevé cette enfant pour qu’elle obéisse aussi facilement à un ordre donné par une personne inconnue, avant d’oublier sa pensée quand elle retourna dans le couloir.

Elle poussa la première porte, celle de la chambre qu'elle n’avait plus occupée depuis trois ans. La pièce était vide et froide, rien ne semblait avoir été touché depuis son départ. Jude grimaça en arrivant devant la porte de Zaar. L’odeur de sang venait de là. Elle tourna la poignée et entra.

Sur le lit, deux silhouettes étaient allongées : celle d’une femme aux yeux révulsés, et celle de Zaar, penché sur sa nuque. Les sens de Jude furent assaillis par l’odeur des corps, de l’humidité, de la poussière et de la drogue, et par-dessus cette cacophonie olfactive, celle du sang, toujours. Elle fourra son nez dans son coude et évalua les dégâts.

Elle perçut le pouls de la femme, la succion de Zaar, leurs corps rendus mous par l’effet de l’héroïne. Peut-être la femme était-elle une consommatrice régulière, peut-être Zaar l’avait-il persuadée d’en prendre, peu importait, au final. Ils étaient proches de l’overdose.

Ce dernier se redressa, poussa un grognement et s’avança sur le lit, délaissant la femme. La faim déformait ses traits. D’un mouvement fluide, Jude s’avança et lui écrasa le nez d’un coup de poing avant de ressortir. Elle vola jusqu’au salon.

« On s’en va. »

Elle fourra sans ordre tout ce qui se trouvait sur la table basse dans un petit sac-à-dos d’écolière, attrapa Camille dans ses bras et se rua dans le couloir. Zaar émergeait de la chambre, encore étourdi, Jude n’attendit pas qu’il reprenne ses esprit et repoussa le battant de la porte. Zaar tomba à la renverse. Elle récupéra son sac dans l’entrée et sortit en enfermant Zaar et sa victime dans l’horreur de ce qu’était devenu son appartement.

Jude marcha dans la rue en silence, Camille lovée contre son épaule. La petite ne protestait pas, le casque toujours sur les oreilles. Elle sentait battre son cœur jeune et plein d’espoir. Après l’horreur des derniers mois, cette promesse de vie était tout ce dont elle avait besoin pour se convaincre qu’elle avait pris la bonne décision.

Jude marcha longtemps, sans but et sans réflexion. Ce n’est que lorsque Camille commença à s’agiter qu’elle comprit que l’enfant était dans une position inconfortable.

« Tu es fatiguée ? demanda-t-elle.

– Tes mains sont dures, j’ai mal aux fesses. »

Jude chercha du regard un endroit où s’arrêter, puis la déposa avec précaution sur la balustrade de pierre qui bordait un point de vue sur la vieille ville de Bruxelles. C’était l’hiver, la nuit venait tôt, Jude savait qu’elle ne pourrait rester très longtemps dehors sans éveiller les soupçons. Elle observa longuement sa jeune protégée et estima qu’elle devait avoir entre cinq et sept ans. Derrière ses boucles blondes et ses yeux bleus, Jude devinait la malnutrition et le manque de soin.

« Maman est morte ? » demanda soudain Camille, et Jude se figea, elle oublia de ne pas respirer.

L’odeur de Camille était enivrante, douce et chaude, elle frappa son cœur de souvenirs vieux de deux mille ans. Des senteurs de pain chaud et d’anis étoilé, de pommes dans le verger et de myrrhe. Puis, en notes de fond, celles du soufre et de la cendre.

Jude se tendit soudain par-dessus la balustrade et observa le soir qui tombait. Un frémissement, semblable à la soie qui se déchire, chassa le reste de ses pensées. Le frisson courut sur sa peau.

« On doit se cacher », souffla-t-elle.

Jude fit alors un tour sur elle-même. Un rapide coup d’œil à son téléphone lui apprit qu’il n’était pas encore trop tard. Elle reprit Camille dans ses bras.

« On va aller là-dedans », fit-elle en indiquant du menton la silhouette imposante du Palais de justice.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter