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Square des épitaphes

Episode 9

Elliot n’était pas un villageois comme les autres.

Libéré de toute attache, de toute contrainte matérielle, c’était un esprit libre, un vagabond qui aimait cabotiner et vivre au jour le jour.

Quand il faisait beau, il passait le plus clair de son temps à l’ombre du grand châtaignier dont le large feuillage rafraîchissait agréablement la place de Saint-Philbert-du-Fouilloux. Là, il observait les va-et-vient des habitants ou somnolait avec indolence. Souvent, on venait s’asseoir à côté de lui pour profiter de sa compagnie. Les mots importaient peu. En silence, l’espace de quelques minutes ou de quelques heures, on oubliait ses soucis, on jouissait de l’instant présent. Il se dégageait d’Elliot un sentiment de plénitude qui calmait aussi bien les adultes que les enfants. C’était, en quelque sorte, sa seule richesse et il la distribuait sans compter. En échange, on lui offrait à boire et à manger. Ainsi, Elliot ne manquait-il de rien.

En hiver, quand il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors, ce brave compagnon aimait trouver refuge chez Suzanne, donnant ainsi un os à ronger à toutes les mauvaises langues qui ne croyaient pas en la charité chrétienne ni en l’amitié platonique pouvant exister entre deux êtres unis par la solitude.

Noël, le voisin de Suzanne, était de ceux-ci. Il détestait Elliot – qui le lui rendait bien – de la même manière qu’il avait jadis détesté son père, un anglais au tempérament bagarreur qui aimait bien tourner un peu trop près de la ferme familiale. Lorsque ces deux là se croisaient dans la rue, il valait mieux changer de trottoir tant ils avaient l’habitude de s’aboyer au visage les pires insanités.

Autant, il y avait quelques années, Elliot avait accueilli la disparition de Noël avec allégresse, autant celle toute récente de Suzanne le plongeait-il dans un profond abîme de tristesse.

Depuis ce funèbre 21 mars, il n'y avait pas une seule semaine où Elliot, inconsolable, ne venait se recueillir sur la sépulture de sa maîtresse, sous le regard bienveillant d’Augustin que cette affection peu commune ne laissait pas de marbre.

Et comme Elliot n’était pas seulement fidèle en amour, mais aussi en animosité, celui-ci n’oubliait jamais, avant de partir, de passer saluer feu son ancien ennemi afin de lever bien haut la patte sur sa tombe en jappant d'allégresse.

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