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Square des épitaphes

Episode 8

« Maman, c’est comment quand on est mort ? »

Depuis six mois qu’elle venait déposer des fleurs sur la tombe de sa grand-mère, Chloé, qui avait désormais cinq ans, se posait des tas de questions. Elle avait bien compris que Suzanne ne pouvait pas recevoir les e-mails qu’elle lui écrivait sur Internet avec l’aide de sa mère. Sa mamie avait toujours été nulle en informatique et puis, de toute manière, il n’y avait même pas d’ordinateur dans le cimetière, elle avait regardé partout.

Mathilde, sa meilleure copine, était très fâchée contre son papi qui était « mort » et qui ne lui avait jamais envoyé de carte postale alors qu’il était pourtant parti faire « un long voyage dans un pays merveilleux ». Le tonton de Pablo était mort également mais, lui, il s’était « endormi pour très très très longtemps », plus encore que « La Belle au bois dormant ». Depuis, Pablo avait peur de faire la sieste l'après-midi et de ne pas se réveiller à temps pour le goûter. Quand elle réfléchissait à la situation de ses deux camarades, Chloé était un peu perdue. Être mort, alors, ça veut dire quoi ? C'est dormir ou partir en voyage ?

La question prit Lucie complètement au dépourvu. Le deuil de sa mère s’était avéré plus difficile à surmonter qu’elle ne l’avait imaginé et elle était jusqu'à présent restée volontairement évasive, se contentant de noyer le poisson en racontant à sa fille que « Mamie avait rejoint Papi Pierre ». Bien qu’ayant reçu une éducation très catholique, la foi de Lucie avait commencé à s’étioler à la fin de l'adolescence, lorsqu’elle avait commencé à se documenter sur les autres religions. Peu à peu, elle avait ainsi développé un esprit scientifique, logique, pragmatique. Même si elle avait toujours donné le change en continuant à accompagner sa mère à la messe et en se mariant à l’église, sa décision de divorcer trois ans plus tard avait été, pour Suzanne, extrêmement difficile à avaler et plus encore à digérer.

Cela faisait maintenant de nombreuses années qu’elle se considérait comme agnostique plutôt qu’athée car, au milieu de toutes ces certitudes, subsistait toujours une once de doute... De fait, bien que cela aurait été le plus facile, l’idée de faire miroiter à sa fille la vision d’un Paradis idyllique auquel elle ne croyait absolument pas, peuplé de petits anges, la rebutait. D’un autre côté, elle se voyait mal lui expliquer de but en blanc que le corps de sa grand-mère qu'elle chérissait tant gisait désormais six pieds sous terre et servait de garde-manger aux vers-de-terre.

Elle prit Chloé par la main et l'emmena s'asseoir sur un banc, à l'ombre d'un chêne.

« Vois-tu ma chérie, commença-t-elle finalement en prenant sa respiration, le cœur, c'est comme une pile. Un jour, la pile n'a plus d'énergie et le cœur s'arrête.

– Comme pour ma poupée ?

– Oui.

– Mais on peut pas changer les piles ?

– Non, on n'a qu'un cœur. Mamie était très vieille. Elle était malade. Alors, au printemps, son cœur s’est arrêté et elle a fermé les yeux pour toujours.

– Elle ne dort pas ?

– Non.

– Elle n’est pas partie en voyage dans un pays merveilleux ?

– Non plus. Elle est ici, avec Papi.

– Je la reverrai plus ?

– Malheureusement non. C’est pour ça qu’il est important de se souvenir d’elle, pour ne pas l’oublier. »

Chloé assimilait les réponses une à une, déduisant dans sa petite tête toutes les conséquences qui en découlaient.

« Tu vas mourir aussi ?

– Oui. Un jour...

– Et moi ?

– Toi aussi. Mais dans longtemps, quand tu seras très vieille et que tu auras beaucoup de rides et de cheveux blancs. »

La petite fille fit une moue dégoûtée.

« Beurk. Ah non, pas ça. Moi, j’irai chez la coiffeuse et j’aurai des cheveux violets, comme Mme Bourguignon !

– Haha, si tu veux. Et quand tu mourras, une partie de toi continuera à vivre dans le corps de tes enfants et dans celui de tes petits-enfants...

– Mais moi je serai plus là ?

– Non.

– J’existerai plus ?

– Non.

– La mort, alors, c’est le noir ? »

Cette fois-ci, Lucie trouva important de nuancer sa réponse.

« Le noir ou beaucoup de couleurs, personne ne sait.

– D'accord, j'ai compris, affirma Chloé en balançant ses jambes.

– Vraiment ?

– Oui. En fait, la mort, c’est comme avant la naissance. »

Lucie sourit. Elle n’aurait pu trouver meilleure définition.

« Voilà ma puce, exactement. C’est pour ça qu’il ne faut pas avoir peur. Quand on meurt, on retourne là où on était avant de naître. »

La réponse parut satisfaire Chloé. En silence, elles se levèrent et, main dans la main, commencèrent à remonter l'allée pour sortir du cimetière. Lucie était soulagée. Tout compte fait, la discussion s’était plutôt bien passée. Elle allait maintenant être tranquille pour un bout de temps. Finies les grandes questions philosophiques.

C’était sans compter sur la vivacité d’esprit de sa fille. Avant de remonter dans la voiture, Chloé demanda :

« Maman ?

– Oui ma puce ?

– Comment on fait les bébés, alors ? »

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