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Square des épitaphes

Episode 7

Jean avait toujours été un lève-tôt. De son vivant, il aimait se réveiller avant l’aube pour admirer, par la fenêtre ou sur la terrasse de son jardin, cet instant magique où la lumière dissipe les ténèbres, où la nature sort de son sommeil. Il n’avait jamais pu comprendre les personnes qui attendaient le dernier moment pour faire sonner leur alarme et qui, ensuite, étaient obligées de courir afin de ne pas être en retard, subissant de facto les événements, de la seconde même où elles ouvraient les yeux jusqu’à celle où elles pourraient finalement les fermer de nouveau, stressées et épuisées, seize ou dix-sept heures plus tard. Lui se réveillait naturellement, sans artifice, et avait fait du temps son allié, son ami. Tout en sirotant son café, encore drapé dans une délicieuse indolence, il repensait aux rêves qu’il venait de faire puis, calmement, organisait les tâches de la journée qui s’annonçait et dont il allait apprécier chaque seconde.

D’avoir été terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 79 ans ne l’avait pas empêché de poursuivre cette habitude. Ainsi, tous les jours que Dieu faisait depuis qu’il résidait dans le petit cimetière de Saint-Philbert-du-Fouilloux, continuait-il de sortir de sa tombe aux aurores pour effectuer sa promenade matinale. Certes, son univers s’était désormais considérablement réduit mais de voir les dernières étoiles disparaître, d’écouter les premiers oiseaux se mettre à chanter, d’entendre les insectes commencer à bourdonner, de traverser la brume qui se dispersait, tout cela contribuait à perpétuer sa bonne humeur communicative qu’il distribuait généreusement à celles et ceux qu’il croisait sur son passage – rompu à son expérience d’édile, il savait toujours trouver les bons mots et était capable de disserter inlassablement à propos des lieux communs les plus rébarbatifs.

Sur les coups de 8 heures, il vint s’asseoir sur un banc à côté de Pierre, qui affichait un air soucieux.

« Bon matin, frérot ! Pourquoi tu tires une tête d’enterrement ?

– C’est Suzanne...

– Le contraire m’aurait étonné. C’est toujours Suzanne.

– C’est pas drôle, répondit Pierre qui n’avait pas le cœur à rire. J'en peux plus, elle m'énerve...

– Bienvenue au club !

– Elle est toujours à râler, à me couper, à me rabaisser... Dans la vraie vie, c'était facile, quand elle me courait sur le haricot, je prenais ma gaule et je partais à la pêche... Mais maintenant, ici, j'ai plus d'échappatoire ! C'est horrible ! »

Jean posa une main fraternelle sur l’épaule de Pierre. Il ne le lui avait jamais avoué mais, après toutes ces années, il appréciait de pouvoir à nouveau endosser le rôle de grand frère, d’être celui sur lequel Pierre pouvait compter et à qui il pouvait se confier. Depuis leur envol loin du foyer familial, ils avaient chacun emprunté des chemins différents et ne s’étaient revus, au cours des soixante dernières années, que trop rarement et rapidement. La vie les avait séparés mais, heureusement, la mort les avait rapprochés. Et Jean avait enfin compris combien, pour un homme, la famille est importante. C’est un socle, un phare duquel on peut certes s’éloigner pour une multitude de raisons et pour une période plus ou moins longue mais qui, au final, demeure toujours à portée de vue – et de téléphone – en cas de besoin.

Absorbés dans leurs pensées, ils ne remarquèrent pas la silhouette juvénile qui s’approchait dans leur direction.

« Bonjour messieurs ! »

Jean plissa les yeux et reconnut Charles Dumesnard, la gloire du village.

« Bonjour Charles. Dis donc, c’est une magnifique couronne qu’ils t’ont offerte, la semaine dernière. »

Jean se leva pour lui serrer chaleureusement la main tandis que Pierre se contenta de le saluer de la tête.

« Même le préfet était là. T’es un héros, un vrai !

– Mais non, mais non...

– Si ! n'en démordait pas Jean. Moi, et je n’ai pas honte de le dire, à ta place j’aurais jamais eu les tripes. On te doit tous une fière chandelle. »

Saisissant au vol l’occasion qui se présentait, il se tourna vers son frère afin d'essayer de lui changer les idées :

« Au fait, Pierre, tu sais comment Charles a mis les boches en déroute, ce jour-là ?

– Pas dans les détails, non...

– Vraiment ? C'est l'occasion idéale, alors. Allez Charles, dis-lui ! »

Pour la forme, Charles se mit à dédramatiser l'importance de ses exploits passés pour lesquels, néanmoins, le 8 mai dernier, la commune lui avait rendu un bel hommage en déposant une superbe gerbe de fleurs devant le caveau familial.

« C’est du passé tout ça, dit-il modestement. Et puis, je passais juste dans le coin, je ne voulais pas vous interrompre...

– Tu ne nous déranges pas, bien au contraire. Allez, s'il te plaît. Ce sera beaucoup moins intéressant si c'est moi qui lui raconte...

– D'accord, d'accord » consentit Charles sans tergiverser davantage.

Il prit place à côté de Pierre et commença alors à lui narrer avec passion comment, au printemps 1944, il avait fait exploser à lui tout seul, au cœur de la forêt de Circlette, tout un régiment de soldats nazis dont la mission était de venir raser le village en représailles à l'assassinat de l'Oberführer Herr Franz Kerwer par le réseau local de Résistance. Grâce à son sacrifice héroïque – il avait ensuite été arrêté et fusillé, à l'âge de 37 ans, quelques jours avant la Libération – le village de Saint-Philbert-du-Fouilloux et tous ses habitants avaient été sauvés des flammes.

« Avec quoi tu les as fait sauter ? demanda Pierre à la fin du récit.

– C'est ça le plus beau, grâce à leur propre TNT ! Retour à l'envoyeur ! se félicita joyeusement l'ancien résistant. Une semaine plus tôt, les copains et moi avions réussi à nous emparer d'un camion entier rempli d'explosifs, j'en ai utilisé la moitié pour piéger la route.

– Et le reste, tu l'as mis où ?

– Ah, ça, motus et bouche cousue. Je suis le seul à le savoir. »

Après une brève hésitation, il ajouta avec un air de connivence :

« J'ai comme qui dirait emporté le secret dans ma tombe, héhé ! »

Au loin, la voix terriblement aiguë d'une femme se fit soudain entendre :

« Charles ? Mon petit Charles ? Tu es où ? »

Immédiatement, le visage de Charles s'empourpra. Il baissa les yeux et, comme pris en faute, toussota pour dissimuler sa gêne :

« Euh... Je dois y aller, excusez-moi...

– CHARLES ???? cria une nouvelle fois Mme Dumesnard avec une force à réveiller les morts. C'est maman ! Papa veut te parler ! Où tu es fourré, encore ? Si tu n'arrives pas dans les prochaines trente secondes, je te promets que ça va chauffer pour ton matricule… »

Penaud et pétri de honte, Charles se leva et partit sans demander son reste. Tout s'était passé si vite, la situation était tellement grotesque et embarrassante que Jean et Pierre ne savaient pas trop s'ils devaient en rire ou en pleurer.

« Sacrée histoire, non ? » lâcha enfin l'aîné.

Pierre opina du chef en souriant. Jean poursuivit :

« Tu devrais en prendre de la graine. Et relativiser un peu à propos de Suzanne. Regarde-le... Tu te rends compte ? Foutre une dérouillée pareille aux Allemands, sauver tout un village de l'extermination, mourir en martyr et, en guise de remerciement, être obligé de se farcir ta mère tyrannique jusqu'à la fin des temps parce que t'as eu le malheur d'être enterré avec elle dans le caveau familial ! »

Alors qu’il repensait à la voix nasillarde de Mme Dumesnard, un frisson d'effroi parcourut l'échine de Pierre. Jean conclut :

« Y'a pas à dire, c'est un héros, ce Charles ! Un vrai ! »

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