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Square des épitaphes

Episode 6

Jean et Noël se connaissaient depuis leur plus tendre enfance. Ils avaient appris à faire de la bicyclette ensemble, avaient usé leurs fonds de culottes sur les bancs de l'école ensemble, avaient chaque été fait les foins ensemble, avaient partagé leur chambre d'internat ensemble, avaient fait leur service militaire ensemble, étaient tombés amoureux d'Odette ensemble... Au final, c'était Jean qui s'était marié avec elle – tout seul cette fois-ci – mais, malgré sa déception et puisqu'il ne pouvait en être autrement, Noël avait, pour cette fois, été bon joueur et accepté d'être le témoin de son meilleur ami à son mariage.

Noël était de trois mois l'aîné de Jean mais, dans les faits, Jean avait toujours été le meneur. C'était Jean qui avait marché en premier, Jean qui le premier avait fumé une cigarette, Jean encore qui avait embrassé la première fille, Jean, enfin, qui était décédé avant Noël... Et de la même manière que Noël s'était toujours occupé de Jean, Jean avait toujours veillé sur Noël, même lorsqu'Odette et lui avaient quitté Saint-Philbert-du-Fouilloux à l'automne 1959 pour aller s'installer dans une autre région. Cette séparation fut douloureuse mais les deux copains avaient réussi autant que possible à garder le contact, soit en s'écrivant ou en se téléphonant, soit en se visitant régulièrement durant les week-ends ou les vacances. Aucune décision importante n'avait jamais été prise par l'un sans la consultation préalable de l'autre.

Lorsque, en septembre 1993, Jean était revenu au village après qu'Odette l'ait quitté, c'était donc tout naturellement qu'il avait emménagé à côté de son meilleur ami, qui lui était toujours resté célibataire. Jean, qui ne supportait pas l'inactivité, avait repris en main « Le lapin qui fume », le bistro municipal, et avait été élu maire de la commune trois fois de suite cependant que Noël avait continué, certes plus lentement mais avec toujours autant de passion, à faire tourner la petite ferme familiale qui ne comptait désormais plus qu'une dizaine de vaches et quelques poules. Tout au long de ces dix-neuf années de quasi-concubinage, ils avaient pris plaisir à se remémorer le bon vieux temps et à commenter l'actualité, au coin du feu ou en terrasse, tout en s'envoyant des verres de Trouspinette. Mais surtout, chaque soir, ils débattaient passionnément à propos des pronostics du lendemain.

Car si cette amitié fraternelle avait aussi bien survécu à sept décennies, c'était en grande partie parce que, davantage encore que par les souvenirs, les quatre-cent coups et les épreuves, Jean et Noël étaient liés par une passion commune. Ils étaient des drogués du Tiercé, des fanatiques des courses hippiques, d'incorrigibles parieurs qui avaient fait des dadas leur dada.

Las ! Depuis leur décès, sans les lectures quotidiennes des journaux spécialisés, sans les analyses minutieuses des cotes, de l'âge des chevaux, de leurs jockeys, de leurs entraîneurs, les journées étaient terriblement monotones. Alors, dès que les conditions le permettaient, toutes les occasions de se distraire étaient bonnes à prendre.

Un jour qu'il pleuvait, une semaine après son arrivée, Suzanne surprit ainsi leurs exclamations. Intriguée, elle se dirigea vers Pierre qui, stoïque, observait les deux camarades s'époumoner, penchés à quatre pattes sur le sol.

« Plus vite ! criait Jean.

– Dépêche-toi ! renchérissait Noël

– Qu'est-ce qu'il se passe ?

– Rien de grave, expliqua Pierre à son épouse. Comme ils ne peuvent plus jouer au PMU, ils en sont maintenant rendus à parier sur les courses d'escargots. »

Deux mollusques avançaient en effet parallèlement vers une branche morte qui faisait office de ligne d'arrivée. Celui de gauche était en train de prendre l'avantage.

« Oui, oui, c'est ça ! Encore un effort, t'y es presque !

– Mais c'est pas possible, ça ! enragea Noël qui avait misé sur l'autre. Quel empoté ! Allez, allez, accélère ! »

Jean, à qui la victoire ne pouvait plus échapper, hurla :

« C'est bien, c'est bien, oui, oui, OUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!!!! Haha ! On dirait que t'as encore misé sur le mauvais cheval, Pouchard ! En temps normal, ça t'aurait coûté cher !

– Le terrain n'était pas réglementaire.

– Depuis quand ? T'es un mauvais perdant, c'est tout.

– Non !

– Si. Hein, Pierre, n'est-ce pas que Noël est un mauvais perdant ? »

Totalement pris de court, son frère ne put que bredouiller :

« Euh... C'est vrai qu'il n'aime pas perdre...

– Tu vois ! triompha Jean.

– Je m'en fiche, susurra Noël. De toute manière, je cours plus vite que toi...

– Qu'est-ce que t'as dit ?

– Rien...

– Si si, j'ai bien entendu. Vas-y, répète si t'es un homme !

– J'ai dit que je courais plus vite que toi !!! »

Subrepticement, l'atmosphère alentours se refroidit. Suzanne regarda Pierre sans comprendre.

« Quel est le rapport ?

– C'est une longue histoire qui remonte au collège... » dit-il en levant les yeux au ciel et en redoutant déjà ce qui allait suivre.

Jean s'était rapproché de Noël. Sa bonne humeur s'était envolée. L'air grave, il semblait prêt à en découdre.

« C'est pas vrai, rétorqua-t-il. Tu le sais bien !

– Je sais surtout que j'ai raison.

– Tu insinues que tu es plus rapide que moi ?

– Parfaitement !

– C'est faux !

– C'est vrai !

– T'as vraiment un sacré culot d'oser remettre ça sur le tapis...

– Pourquoi ? T'as peur ? »

Quelques minutes plus tard, c'était à leur tour de se tenir côte-à-côte. De nombreux habitants du cimetière s'étaient réunis le long de l'allée afin d'assister à la course. Pour eux aussi, toutes les occasions de se distraire étaient bonnes. Chacun avait un challenger : le père Daniel, par exemple, avait placé tous ses espoirs en Noël tandis que Michel, lui, avait fait de Jean son poulain. Pierre tenait le rôle d'arbitre.

« A vos marques ! »

L'esprit déjà tourné vers les cinquante mètres qui les séparaient de la ligne d'arrivée, Jean et Noël étaient sur les starting-blocks.

« Prêts  ? 3… 2… 1... Partez ! »

Les deux amis s'élancèrent aussitôt du plus vite qu'ils purent. Des hurlements d'encouragement s'élevèrent sur leur passage. Cela faisait bien longtemps que le cimetière n'avait pas été plongé dans une ambiance aussi électrique. C'était la folie ! Après avoir été au coude-à-coude, Jean commença à ralentir un peu et à se laisser distancer. S'en apercevant, Noël, un rictus rageur au coin des lèvres, redoubla d'effort mais fut soudain déconcentré par Augustin qui, le téléphone à l'oreille, surgit d'entre deux tombes. Étant sur son passage, Noël n'eut d'autre choix que de passer à travers le gardien mais cette brève hésitation lui fit perdre quelques précieuses secondes durant lesquelles Jean combla son retard... et dépassa in extremis son adversaire. Tandis qu'il levait les bras en l'air en signe de victoire, Noël se précipita vers lui en protestant :

« Ça compte pas ! Il faut recommencer !

– Pourquoi ? demanda Jean avec un brin de mauvaise foi.

– J'ai été gêné !

– Et alors ? Moi aussi !

– J'étais en train de gagner !

– Et tu as ralenti !

– Non !

– Si !

– Non !

– Si ! »

Sans se douter un seul instant de la querelle dont il était à l'origine et qui se déroulait juste à côté de lui, Augustin continuait de raconter sa journée à Christine, avec laquelle il filait dorénavant le parfait amour.

« Ici ? Pas grand chose, mon lapin. C'est plutôt calme. La routine, quoi... »

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