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Square des épitaphes

Episode 11

Suite au rappel à Dieu de Suzanne, Saint-Philbert-du-Fouilloux ne comptait plus que 173 âmes. Tandis que sa population diminuait inexorablement, sa moyenne d'âge, elle, ne cessait d'augmenter. L'école avait fermé depuis longtemps, de même que la Poste, la boulangerie, l'épicerie et le salon de coiffure de Suzanne qui n'avait jamais trouvé de repreneur.

Malgré sa quiétude et le prix très bon marché de ses terrains constructibles, la commune n'était guère attractive pour les jeunes couples. La dernière installation d'une famille avec des enfants remontait déjà à plus de six ans et, ceux-ci étant désormais adolescents et pensionnaires, ils ne revenaient plus au village que pendant le week-end et les vacances scolaires.

A bien des égards, donc, rien n'aurait pu distinguer Saint-Philbert-du-Fouilloux de Saint-Benoît-du-Petit-Lieu, Saint-Vincent-les-deux-églises, Mignaloux-en-Redoir ou des milliers d'autres communes rurales qui, depuis le milieu des années 70, subissent de plein fouet la désertification des campagnes. Rien, exceptée la parution récente d'un livre grâce auquel, depuis quelques semaines, de plus en plus de voitures venaient se perdre dans le bourg et redonnaient à son maire l'espoir de pouvoir, peut-être, éviter que sa juridiction ne devienne un village fantôme. L'ouvrage en question s'intitulait Les mémoires d'un saltimbanque, autobiographie officielle de Francis Pereira

Francis Pereira ! Le célèbre chanteur à la « voix d'ange », celui qui avait vendu des dizaines de millions d'albums de par le monde et qui était né... à Saint-Philbert-du-Fouilloux ! De son vrai nom Franck Perrichon, Francis avait vu le jour avec la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le 8 mai 1945, ce qui fit dire à sa mère lors d’une interview que « les fées s’étaient penchées sur son berceau » dès sa naissance. Fils unique de boulanger, il avait dû aider son père qui lui inculqua très tôt le sens des responsabilités et la valeur du travail. Bien sûr, avec l’école pendant la semaine et le travail à la boulangerie le week-end, Francis avait eu peu de temps libre pour les loisirs. Mais même s’il ne participait pas souvent aux jeux ou aux activités organisés par ses camarades de classe, c’était un compagnon apprécié qui n’était jamais le dernier pour faire le pitre. Jean et Noël, qui l’avaient côtoyé, se souvenaient parfaitement de son fait d’armes, lorsqu’il avait réussi à chaparder sur son fil à linge l’une des culottes de Mme Ripot et l’avait hissée à la place du drapeau, sur la place du village, parce qu’elle avait refusé de les resservir à la cantine !

Tout au long de sa scolarité, Francis avait été un élève comme les autres, ni bon ni mauvais. De toute manière, sa carrière était toute tracée et il ne faisait aucun doute qu’il reprendrait la boulangerie familiale. Cela ne le gênait nullement. Au fil des ans, il avait pris goût à la fabrication des miches, pains de campagne, flûtes, ficelles et autres baguettes.

Puis vint le service militaire... Hasard ? Destin ? Toujours est-il que, par un heureux concours de circonstances, un caporal mélomane entendit un jour Francis pousser la chansonnette dans les dortoirs. Immédiatement séduit, celui-ci fit des pieds et des mains pour pistonner Francis auprès de sa hiérarchie afin qu’il intègre la chorale du régiment.

La suite, tout le monde la connaît. Après quelques concerts, il fut repéré par un producteur qui l’encouragea à participer à un télé-crochet radiophonique, qu’il remporta. Il enregistra sa première chanson qui, dès sa diffusion sur les ondes hertziennes, devint un énorme succès. S’ensuivit logiquement un premier disque, un premier concert, une première tournée... Le reste appartient à la légende : 50 ans de carrière, plus de 200 millions de disques vendus, des duos avec les plus grands, des dizaines de chansons devenues des classiques…

« J’ai tout eu, rappelait-il à la page 134 de ses mémoires : des maîtresses par dizaines, des amis par centaines, des fans par milliers, de l’argent par millions. Malgré cela, je n'ai pas oublié mes racines. Je sais d'où je viens. A ma mort, je pourrais me faire enterrer au Père-Lachaise, comme tous les autres du showbiz mais les racines, pour un homme, c’est important. Je suis né dans un petit village et c’est là-bas que, le temps venu, je reposerai jusqu'à la fin des temps. »

Bien entendu, cette déclaration en avait surpris plus d'un, d'autant plus que, depuis la vente de la petite maison familiale et le déménagement de ses parents sur la Côte d'Azur où il leur avait acheté une villa, Francis n'était jamais revenu à Saint-Philbert-du-Fouilloux. Cette déclaration suffit toutefois à de nombreux fans à s'intéresser à la commune. Monique, Huguette et Françoise, qui avaient suivi sa carrière avec passion et qui connaissaient toutes ses chansons par cœur, se prenaient déjà à rêver de pouvoir côtoyer la star.

« Vivement qu'il meure !

– Pourvu qu'il se fasse enterrer à côté de nous !

– Il a connu les plus grands ! Que d'anecdotes il doit avoir à raconter !

– Et tous ces visiteurs qui vont venir ici se recueillir sur sa tombe, ça va nous faire de l'animation !

– Comme à Dannemois !

– Nous allons devenir célèbres ! »

S'apercevant soudain que Suzanne était restée un peu en retrait et semblait ne pas partager leur enthousiasme, Monique se pencha discrètement vers Huguette :

« Qu'est-ce qu'elle a, Suzanne ? Elle n'aime pas Francis ?

– Au contraire...

– Alors ?

– Je suis désolée, je ne peux rien dire. »

Monique, qui n'avait pas son pareil pour détecter une baleine sous un gravillon, insista :

« Huguette, voyons ! Je ne vous savais pas si cachottière...

– C'est un secret. J'ai promis.

– Et moi, je vous promets de garder votre secret. Vous avez ma parole. »

Huguette hésitait. Suzanne était sa meilleure amie. Elles se connaissaient depuis plus de soixante ans et s'étaient juré une fidélité éternelle. Mais elle portait ce lourd fardeau depuis tellement longtemps que l'idée de s'en décharger auprès de quelqu'un à qui elle faisait confiance n'était pas pour lui déplaire.

« Vous devez me jurer que...

– Sur la tête de mon Dominique !

– Eh bien... Il y a très longtemps, Francis a eu aventure avec Suzanne...

– Hein ? Suzanne et Francis ???

– Chut ! Parlez moins fort !

– Mais... Mais... C'est incroyable, ça ! Pourquoi ne nous a-t-elle jamais rien dit ?

– Vous connaissez Suzanne, ce n'est son genre de se vanter...

– Bien sûr, bien sûr... répondit machinalement Monique tout en se disant que si, elle, avait eu la chance d'accrocher le célèbre Francis Pereira à son tableau de chasse, elle ne se serait pas gênée pour le crier sur les toits. Mais dites m'en plus : comment ça s'est passé ?

– Apparemment, la chose s'est produite la dernière fois que Francis est venu à Saint-Philbert pour signer avec le notaire les papiers de vente de la maison de ses parents.

– Car il leur avait offert une villa sur la Côte d'Azur, n'est-ce pas ?

– Oui ! Il devait juste faire un aller-retour, ce ne devait être l'affaire que de quelques minutes. Mais au moment de remonter dans sa voiture, il a aperçu Suzanne qui pénétrait dans son salon de coiffure...

– Et ?

– Il a changé ses plans. Même s'il n'en avait pas besoin, il est entré pour se faire couper les cheveux...

– Suzanne l'a reconnu ?

– Bien sûr ! C'était seulement le début de sa carrière, mais tout le village ne parlait déjà que de lui.

– Et alors ?

– Ben... Malgré la surprise, Suzanne a agi en véritable professionnelle et lui a fait un shampoing.

– Et ? Et ? »

Huguette, qui raffolait jadis des romans à l'eau de rose, prenait du plaisir à faire durer le suspense :

« Vous savez bien que Suzanne a été élue Miss Vendée 1968… C'était pas pour rien, elle était rudement jolie, à l'époque. Francis n'arrêtait pas de la regarder dans le miroir... Il savait bien qu'elle savait qui il était et quel effet il lui faisait... Suzanne tremblait, ses joues avaient rougi, le rythme de sa respiration s'était accélérée... Ensuite, lentement, tandis qu'elle lui éclaircissait la nuque, Suzanne s'est rapprochée, franchissant la distance qui, d'habitude, sépare implicitement le coiffeur du client... Sa jambe a frôlé la sienne... A travers le tissu de son pantalon, elle pouvait sentir la fermeté de ses muscles, la chaleur de sa peau... Pas une parole ne fut échangée. Francis a dégagé sa main et, tout en ne la quittant pas des yeux, a commencé à faire remonter ses doigts le long de sa cuisse, lentement, avant de les passer sous sa jupe... Puis, ce qui devait arriver est arrivé...

– C'est-à-dire ? »

Monique n'y tenait plus. Elle avait la voix haletante et gardaient les yeux fermés pour mieux visualiser la scène. Huguette s'approcha alors de l'oreille de son amie et, dans un souffle empli de désir, mit fin à son supplice.

« – Ils l'ont fait sur le lavabo...

– ... »

Il fallut plusieurs secondes à Monique pour reprendre ses esprits. Pareil émoi ne l'avait pas habité depuis le soir de sa nuit de noces... Quelle histoire incroyable ! Un vrai conte de fées ! Toutes les femmes avaient, au moins une fois dans leur vie et dans un coin de leur tête, secrètement trompé leur mari avec Francis Pereira. Quoi de plus normal : il était si bel homme... Suzanne, elle, avait eu la chance de pouvoir le séduire, de se faire désirer de lui. Et même si tout ceci n'avait été qu'une aventure de jeunesse, une bluette sans lendemain, pendant quelques minutes qui n'avaient appartenu qu'à eux deux, à l'insu de tout le monde, ils s'étaient follement aimés, il avait été à elle, dans elle... Quels merveilleux picotements avait dû ressentir Suzanne à chaque fois qu'elle avait, par la suite, entendu Francis à la radio ou vu son visage en couverture d'un magazine ! Même si la vie les avait vite séparés, que la monotonie du quotidien l'avait très vite rattrapée, le souvenir de cet après-midi devait l'avoir marquée à tout jamais…

Contrairement à Huguette et Françoise, qui étaient jadis allées à l'école avec elle, Monique ne connaissait Suzanne que depuis son emménagement à Saint-Philbert-du-Fouilloux avec Dominique, son époux, il y avait de cela une trentaine d'années. Elles avaient fait connaissance un jour à la boulangerie et, au détour de la conversation, s'étaient découvertes une passion commune pour la coquetiphilie qui avait très vite scellée leur complicité. Même si on ne pouvait pas dire qu'elles étaient les meilleures amies du monde, les deux femmes s'appréciaient, ne manquaient jamais de se saluer, de s'inviter régulièrement pour prendre le thé et discuter de leurs dernières acquisitions de coquetiers.

Maintenant qu'elle connaissait son secret, Monique ne regarderait plus jamais Suzanne de la même manière et comprenait sa réaction vis-à-vis de l'annonce de la décision de Francis de se faire enterrer à Saint-Philbert. Comment se passeraient les retrouvailles ? Se souvenait-il d'elle ? L'avait-il, au contraire, complètement oubliée ? Pierre était-il au courant de cette aventure ?

Tout en réfléchissant à ces questions, Monique eut un déclic. Pour elle, les yeux étaient très importants, c'était toujours la première chose à laquelle elle faisait attention lorsqu'elle rencontrait quelqu'un. De mémoire, telle une bibliothécaire, elle pouvait vous décrire l'intensité du regard, la couleur de l' iris, la forme de la prunelle de n'importe qui. Le regard était le reflet de l'âme et, si le corps et la voix pouvaient parfois mentir, les yeux, eux, disaient toujours la vérité. Et depuis longtemps, Monique avait remarqué qu'il y avait quelque chose de louche dans ceux de Lucie, la fille de Pierre et de Suzanne…

Saperlipopette ! Plus que son aventure avec Francis Pereira, l'ancienne coiffeuse de Saint-Philbert-du-Fouilloux avait-elle un cadavre encore plus gros dans son placard ?

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