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Square des épitaphes

Episode 10

Les choses n'avaient pas traîné. En même temps, quand tout se passe bien, pourquoi tergiverser ? Moins de trois mois après leur première rencontre, Christine emménageait chez Augustin.

Pour l'employé municipal qui, à bientôt quarante ans, n'avait encore jamais partagé son quotidien plus de quelques nuits d'affilée avec une personne du sexe opposé, cette nouvelle vie à deux n'était pas sans causer quelques bouleversements. Ainsi, à peine ses valises posées, Christine avait-elle entrepris de faire un grand ménage et de métamorphoser cette garçonnière de vieux célibataire en un petit nid douillet chargé d'accueillir leurs amours naissants. Même si Augustin était un homme plutôt soigneux au regard de la plupart de ses précédents soupirants, elle avait tout de go ouvert les fenêtres en grand, passé l'aspirateur de fond en comble, changé les draps, récupéré la baignoire et les toilettes, rempli le frigo de fruits, de légumes et de produits laitiers, et décoré la chambre nuptiale avec de nouveaux rideaux.

Quelques jours furent nécessaires à Augustin pour s'habituer à cette touche féminine, quelque peu envahissante il fallait bien le reconnaître. Mais comme c'était Christine qui s'installait chez lui, et non l'inverse – elle vivait jusqu'alors dans un petit studio et lui avait une maison de fonction bien trop grande pour lui-seul – il était bien conscient qu'il devait la laisser s'approprier à sa guise son nouveau territoire. La kyrielle de bougies parfumées parsemées dans la chambre et les petits napperons qui ornaient dorénavant la table du salon étaient finalement peu de chose en comparaison de la joie qu'il éprouvait, chaque fois qu'il pénétrait dans la salle-de-bain, lorsqu'il voyait leurs deux brosses à dents trôner l'une à côté de l'autre sur le lavabo.

En dépit de leurs nombreuses différences liées à leurs 12 ans d'écart – lui était du matin, elle du soir, il était plutôt du genre casanier, elle aimait faire la fête, il adorait la viande, elle préférait le tofu – Christine avait redonné un sens à sa vie. Lui qui, jusque-là, se morfondait dans la mélancolie et la solitude, bien aidé par une profession peu propice aux moments de franche rigolade, se levait maintenant avec entrain, avait retrouvé le sourire et se permettait même, lorsqu'il se savait seul, de siffloter en travaillant.

Chaque soir après sa journée à la mairie d'un petit village voisin, où elle occupait le poste de secrétaire municipale, Christine apportait à celui qui serait bientôt le père de ses trois enfants – Dylan, Brandon et Brenda, elle avait depuis longtemps choisi les prénoms – un verre de limonade bien fraîche pour qu'il se désaltère après sa journée de dur labeur sous la chaleur étouffante de ce mois de juillet. Il n'était pas rare qu'ensuite, à la fraîcheur du soir, Augustin et elle reviennent au cimetière pour y faire une petite promenade romantique. Beaucoup d'autres femmes auraient pu trouver ce décor quelque peu morbide mais, pour Christine, ces allées étaient à la fois reposantes, fascinantes et, il lui fallait bien l'avouer – le souvenir de leurs ébats en plein air lors de sa première visite était encore agréablement gravé dans son esprit – délicieusement excitantes.

Suzanne, qui était elle aussi, d'une certaine manière, passée entre les mains d'Augustin peu avant Christine, suivait l'évolution de cette relation avec grand intérêt. C'était certes moins passionnant que les « Feux de l'amour » qu'elle suivait jadis assidûment mais, néanmoins, cela lui donnait matière à se divertir et à discuter avec ses copines. Leurs avis à toutes les quatre, d'ailleurs, divergeaient. Monique et Françoise croyaient dur comme fer que cette bluette allait très vite finir en jus de boudin – Christine était un trop bon parti pour Augustin dont le charisme était loin d'être celui de Jack Abbot ; Huguette et Suzanne, quant à elles, étaient persuadées que les deux tourtereaux vivraient une longue et heureuse histoire d'amour même si, avant cela, il faudrait qu'Augustin guérisse d’une maladie rarissime que les médecins ne manqueraient pas de lui diagnostiquer dans les mois prochains et que Christine remporte un procès face à la sœur jumelle cachée qui ne manquerait pas de sortir de nulle part pour tenter de s'emparer de l'héritage de leurs parents disparus dans un tragique accident d'avion au-dessus du Pacifique.

« Regarde comme ils sont mignons ! fit une nouvelle fois remarquer Suzanne à Pierre tandis qu'Augustin et Christine passaient devant eux en se tenant bras-dessus, bras-dessous. Nous aussi, nous étions comme ça au début, tu te souviens ?

– Comment oublier...

– Tu venais m'attendre tous les soirs à la gare.

– C'est vrai, sourit Pierre en repensant au romantisme dont il avait jadis fait preuve.

– Quelle dégaine tu avais ! Toutes mes copines se moquaient de toi à cause de ton pantalon trop court. On aurait dit que tu partais à la pêche aux moules !

– …

– Et toutes ces parties de jambes en l'air à la sauvette ! Dès qu'on était tous les deux, tu retroussais mes jupons et, hop !

– De vrais lapins, héhé !

– Heureusement que ça ne durait jamais longtemps, sinon j'étais bonne pour un rhume des fesses !

– …

– Et nos premières vacances à la mer...

– C'était bien ça, hein ?

– Bon, on était en camping car c'était pas avec ta petite paie d'enseignant qu'on pouvait s'offrir l'hôtel, mais c'était pas mal, oui...

– … »

Pierre serra les poings et prit une profonde inspiration pour tenter de se calmer.

« Je me suis toujours demandé : pourquoi m'as-tu choisi Suzanne ?

– Quelle question ! J'ai eu le coup de foudre, bien entendu !

– Malgré toutes nos différences ?

– Quelles différences ?

– Notre âge, mon physique, mon salaire, mon caractère...

– Mais mon chéri, tout ça c'est superficiel !

– Tu avais tellement d'autres prétendants qui te tournaient autour ! Pourquoi moi ? Pourquoi aussi vite ?

– Ils ne comptaient pas. Tous les autres parlaient. Toi, tu étais le seul à m'écouter. Et puis, ajouta-t-elle en prenant l'exemple de Christine et Augustin, nous sommes comme eux : ils n'ont pas grand chose en commun, mais il s'aiment ! L'amour rend aveugle !

– Mouais, maugréa Pierre, peu convaincu par cette explication. Si seulement, à l'époque, il avait aussi pu me rendre sourd... »

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