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Santé !

Episode 9

Le bûcher

Les clameurs se font plus fortes, entremêlées de paroles scandées dans un unisson très approximatif. En me concentrant, les yeux plissés, je distingue des accusations et des revendications. Dans ces mots dictés par l'ignorance, je perçois toute la haine qu'ils me portent et la gloire dont ils encensent Fenny et Fynn. Tous se sont joints à cette émeute inepte : les infirmiers, les aide-soignants, les gardes, les jardiniers, les cuisiniers... En somme, une foule ignare que les événements dépassent.

Par la fenêtre de mon bureau, dans lequel je suis barricadé, je distingue dans le ciel nocturne les ocres et les rouges sanglants des flammes qui s'élèvent vers le ciel. Que croient-ils accomplir ainsi ? Ces quelques flammèches protestataires ne vont pas ébranler mes convictions. Au pire réduiront-ils en cendres quelques arbustes, quelques buissons, peut-être parviendront-ils à tuer un oiseau ou un serpent. Toutefois, de solides murs de fer protègent le cœur de mon établissement, ses cellules, ses poumons. Au matin, ils verront que toute leur rage était vaine et qu'ils ont hurlé en vain. Les cordes vocales en sang, ils viendront supplier ma grâce. Les déclarant fous, je pourrai enfin les réparer.

Mes poings se crispent sur les accoudoirs de mon siège, mes ongles en déchirent le revêtement écarlate. J'entrouvre la fenêtre pour qu'un filet d'air vienne rafraîchir mon auguste front : au lieu des douces fragrances nocturnes, je sens une odeur de brûlé bien trop prononcée. Le cœur battant la chamade dans ce que je découvre être la panique, je comprends enfin ce que ces hérétiques brûlent.

Je saute aussitôt sur mes deux pieds et ouvre en grand la fenêtre. L'air froid déchire brusquement mes poumons alors que je hurle :

« Arrêtez, bande d'imbéciles, vous ne vous rendez pas compte de ce que vous faites ! »

Mon avertissement se perd, noyé par le vacarme du brasier et de leurs braillements bestiaux. La panique gagne du terrain et les battements de mon cœur se font de plus en plus désordonnés. Ma respiration devient saccadée et, malgré toutes les pensées cartésiennes que je tente d'exposer à mon esprit, je cède à cette désagréable marée d'émotions.

Car cette odeur, qui depuis tout à l'heure agresse mes narines, est celle de la chair humaine brûlée. Car ces vagissements, qui ont supplanté les cris de rage et de haine depuis quelques moments déjà, sont poussés par un malheureux attaché à un bûcher.

Je n'ai désormais plus d'autre choix. Certes la honte s'abattra sur moi, sur mon asile, mais je ne peux laisser une telle ignominie se dérouler entre mes murs. Car sinon, j'en serai l'unique responsable, et les conséquences en seraient bien plus terribles.

La mort dans l'âme, je me dirige vers l'immense boîtier qui orne l'un de mes murs, en décroche le combiné, en actione certains boutons, et contacte les forces de l'ordre.

De nouvelles voix, graves, autoritaires, profondes, se mêlent aux anciennes. Lorsque je peux être certain que cet enfantillage a été maté, je tourne prudemment la clef dans la serrure et passe la tête par la porte. Partout, des uniformes maîtrisent les fautifs qui, pas le moins du monde honteux, continuent à lever le poing sur mon passage. Je me tourne alors vers le commandant, cherchant chez lui le soutien que doivent se donner, entre eux, les piliers du monde. Pourtant, je ne lis dans ses yeux qu'un profond mépris. Alors qu'une certaine tristesse monte en moi, je me jure de le réparer, lui aussi, pour qu'il comprenne la nature de nos rôles.

Enfin, je me retrouve face au bûcher. Moi qui ai vu tant de corps, tant de cadavres, tant de sang et tant d'opérations je me tourne sur le côté, le teint verdâtre, pour ne pas vomir. Au milieu des cendres de ces flammes éteintes à la hâte gît un corps à moitié carbonisé. Si la peau de son visage a fondu sur sa quasi-totalité, je peux néanmoins reconnaître sa stature, ses larges épaules, sa silhouette de paysan mal dégrossi et ses mains pataudes.

De plus les commentaires, dans mon dos, vont bon train, persiflés par des voix hostiles.

Donald. Ils m'ont tué Donald, le seul être parmi tous ces imbéciles que je pouvais à peu près considérer comme un allié. Les événements prennent une tournure de plus en plus tragique. De rage et de désespoir, je serre les poings, les yeux rouges d'un liquide lacrymal que je n'ai pas dû sentir couler depuis mon enfance. Cette manifestation physique renforce mon sentiment d'humiliation.

Les défenseurs de la population, voyant mon visage, prennent cela pour une réaction de charité ou d'empathie. Je hausse les épaules.

Sans plus accorder d'attention à qui que ce soit, je retourne dans mon bureau, mon havre, mon refuge.

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