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Santé !

Episode 8

L’enlèvement de Fenny

L'ambiance de l'établissement à mon retour est on ne peut plus exécrable. Tous me jettent des regards torves. À leur attitude, je comprends que je ne suis plus réellement le maître en ces lieux. Les patients, ces dangereuses âmes égarées livrées en pâture à la folie, jouissent d'une indécente et nuisible liberté. Le personnel, ces subalternes pas suffisamment instruits pour pouvoir oser imaginer prendre une décision, a pris le pouvoir et se targue de mener la barque de manière collective. Ils prétendent que je me suis déshonoré et que je ne suis plus à même de tenir mes fonctions, ils appellent un jugement à cor et à cri.

Je hausse les épaules et passe à travers la masse informe de corps suants. Je bouscule ceux qui osent s'opposer à mon passage et fusille du regard ceux que je sais suffisamment influençables. Ceux-là, à l'instar de Fynn, baissent leur front ombragé du rouge de la honte. Ils reculent de quelques pas, pour tenter de se fondre dans l'ombre de mes murs.

Alors que j'avance, mes sourcils se froncent. Je note bon nombre de détails qui me déplaisent : des tâches noires, évidemment causées par des flammes, souillent la blancheur éclatante de certaines pierres de l'établissement ; des bâtons et des fourches soigneusement empilées au détour d'un bosquet trahissent une volonté d'organiser une rébellion ; mes patients, ne circulant plus dans les allées principales, me prouvent qu'ils ont été prévenus de cette émeute.

Je hausse les épaules. Qu’ils attaquent si bon leur semble. Je m'enfermerai à double tour dans mon bureau, dont la porte est renforcée, et j'en profiterai pour étudier d'un oeil calme l'entièreté de la situation. Ils n'auront personne à attaquer et leur stupide petite rébellion s'éteindra, privée d'oxygène pour l'alimenter.

Une seule question m’importe : je dois découvrir si ces archétypes présentent tous un cerveau défectueux. Alors, je saurai si l'humanité est condamnée ou non à être jetée en pâture à la folie.

D'un pas assuré, je pousse la porte de l'infirmerie où gît Fenny. Un instant je cligne des yeux, aveuglé par la luminosité qui contraste avec l'obscurité du couloir. Lorsque ces papillons d'argent ont fini de danser dans mon champ de vision, j'observe les différents corps, émaciés ou difformes, qui occupent trop de place dans ces lits. Je promène mon regard, les dévisage un à un, et avance, une manche devant le nez pour me protéger des relents putrides.

Arrivé au bout de la pièce, je suis contraint à un deuxième passage puis, estimant que la situation mérite que je m'épuise pour elle, un troisième. Pourtant, il faut bien que je me rende à l'évidence : le cadavre de l'horripilante sorcière a déserté l'infirmerie. Même dans la mort cette péronnelle arrive à entraver l'avancée de mes recherches, l'avancée de la science.

Rouge de colère, je convoque une infirmière. Celle-ci, gauche et rustique, accourt alors que des plis non conventionnels parcourent son uniforme. Arrivée devant moi, elle me sert sans aucune conviction la révérence de politesse et me demande ce que je lui veux.

« Ce que je te veux ? Où est passé le corps de mademoiselle Seti ? Qui vous a autorisé à le sortir de l'infirmerie, puisque ce n'est pas moi ? Où est-il allé ? Tu l'as vendu pour t'acheter l'un de tes rubans ? »

Déjà terrorisée par mes hurlements, la niaise recule avec un cri plaintif lorsque j'arrache d'un coup sec la babiole criarde qui pend de son chignon. Quelques larmes pathétiques s'échappent de ses yeux porcins.

Terrorisée, elle bredouille :

« Je suis désolée, monsieur Whitetown, vraiment désolée... On n'a rien pu faire. Les policiers sont venus, ils nous ont montré tous les papiers qui leur en donnaient l'autorisation. Quand nous avons voulu protester, ils ont haussé la voix et fait les gros yeux. Alors on a dû les laisser emporter le corps de Fenny. Ils ont dit qu'ils voulaient l'autopsier, pour voir ce qui l'avait tuée et trouver qui est le crimi... »

La gifle que je lui administre l’expulse au sol, un ruisseau de larmes et de morve déforme à présent son visage quelconque.

« Tu n'es qu'une imbécile, tout comme tes collègues. Tu aurais dû venir me prévenir. Et si j'étais absent, tu aurais dû me faire écrire. Tu viens de commettre une faute professionnelle d'ampleur considérable. Tu es donc licenciée. Je n'ai que faire d'une empotée comme toi dans mon établissement. »

Le bruit de ses sanglots décroît alors qu'elle s'enfuit en courant dans les couloirs. Je soupire et serre les poings. Un étrange réflexe, que je réfreine aussitôt, me pousse à frapper le mur.

Fenny est aux mains de la police, je ne pourrai plus la disséquer.

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