la maison d'édition de séries littéraires

Santé !

Episode 7

La mort de Fenny

D'autres cerveaux abîmés m'encerclent et, menacé par cette immonde souillure, je baisse la tête, attentif à les ignorer. Je leur apporterai mon aide lorsqu'ils se feront interner dans mon asile.

Je me concentre sur la texture du papier que je tiens entre mes mains, sur la succession de ces lettres mal imprimées qui nagent entre deux images. Cependant, au détour d'une colonne, je retiens un cri : mon nom illustre côtoie les patronymes les plus boueux dans la rubrique des faits divers ! Les mains moites, la respiration saccadée, je me jette sur ces quelques mots.

Mes yeux s'agrandissent d'anticipation. Je pose ma main sur le texte pour le cacher, pour m'empêcher de lire en diagonale, et je me force à déchiffrer lentement, à m’imprégner de chaque phrase, avant de passer à la suite :

L’infirmière agressée par un patient vient de rendre l'âme. Négligence des services de soin, ou meurtre volontaire ? Il semblerait qu'on ait laissé loin d'elle tout ce qui permettait de la soigner et qu'on ait oublié de changer ses perfusions. Son agonie a été lente, sans doute douloureuse. Au moins, elle n'est plus.

L'opinion publique m'était déjà défavorable lorsque Donald avait sorti de l'ignorance le public imbécile pas sa tentative de meurtre. À présent, elle m'est totalement hostile. La réputation de mon établissement est définitivement entachée, je n’ai pas réussi à la sauvegarder.

Je hausse les épaules : tant pis pour les ignares. Lorsqu'ils viendront me supplier à genoux de remettre de l'ordre dans leurs cervelles dérangées, ils seront obligés de reconnaître que ma manière d'agir est la seule bénéfique. À priori, l'inspecteur ne peut rien contre moi. Tous restent persuadés que le coupable est Donald, or mon service de sécurité s’est montré irréprochable. Je ne peux pas perdre mon poste, cette mission qui m'a été allouée.

Un autre cadavre avait fleuri sur le carrelage de sa cellule avant le départ des enquêteurs. Le cadavre d'un enfant, pâle et sauvageon. Il avait succombé aux suites d'une lobotomie, pourtant opérée dans les règles de l'art. Ce deuxième corps n’a pas ému grand monde. Aucun lien ne semble exister entre les deux décès et la normalité du second ne surprend personne. La seule a s’être attachée à l’orphelin, c’est justement l’infirmière

Dans l’ensemble, je m’en sors plutôt bien. Un accident et une négligence. Rien qui ne puisse m'accuser personnellement, et j'ignorerai les bêlements grégaires de la foule.

Une mauvaise surprise m'attend à l’arrivée. Alors que, pressé, je cherche à sortir et à lancer quelques grandes enjambées vers les escaliers, un jeune me montre du doigt et crie, la bouche pleine :

« Eh, M'man, regarde ! C'est Abel Whitetown ! Le gars dont parlent les journaux ! »

Docteur Abel Whitetown. Cependant il ne m'appartient pas encore de gifler ce freluquet. Au lieu de s'en charger sa mère, une femme bien trop jeune pour l'avoir eu à un âge décent, le tire violemment par le bras pour l'éloigner de mon chemin. Elle me regarde avec le dégoût que seul un monstre pourrait recevoir. Je ne sais pourquoi, ce regard, lancé par une femme certainement humiliée et abandonnée par la vie, une fille-mère rejetée par les siens, et qui a, comme toutes ses semblables, mérité son sort, me perce le cœur. Honteux, je baisse les yeux.

Une pluie acérée comme mes lames tombe sur la ville tandis que je bats le pavé. Lourd encore de ce dégoût qui a sali mes épaules, la perspective de retourner dans cet établissement pour lequel je me bats m'emplit de lassitude. Seraient-ce les signes avant-coureurs d'une première défaillance de mon cerveau ? Je refuse cette éventualité ! Parfait je suis, parfait je resterai, et ainsi je sauverai l'humanité !

À cette pensée, je reprends mes esprits. Mon pas redevient déterminé et franc, mon esprit se tend à nouveau vers l'avenir. La bataille que j'aurai à mener ne fait que commencer et, même sans être directeur, même sans travailler en asile, je pourrai enquêter sur ces imposteurs qui apparaissent et comprendre les informations qu'ils recèlent sur la nature humaine. Je les détruirai ensuite, et détruirai la source du Mal, de la folie.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter