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Santé !

Episode 5

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Les paysages défilent de l'autre côté de ma fenêtre. Tranquillement installé dans mon siège, je ne les observe que d'un regard distrait. Je préfère accorder toute mon attention aux voyageurs. Les étagères et les dessus de siège croulent sous leurs valises.

Pour chacun d'entre eux je peux noter une tare ou une graine de folie qui, peut-être, finira par germer. Le jeunot malpoli et bruyant, la grand-mère aux habitudes aussi millimétrées et immuables que les battements d'une aiguille... Ils finiront tous dans mon asile, car ils portent entre eux un éclat du Mal. Je soupire. Rien que leur présence m'insupporte.

Je sors en trombe du wagon et fend cette foule qui ose se placer sur mon chemin. Tous ces brimborions n'ont aucune idée de celui qu’ils ralentissent, égoïstes emmurés jusqu'au bout dans leurs petites vies insignifiantes.

Au pas de course, je rejoins ma demeure. Ma femme, humble, m'ouvre la porte et m'accueille d’une révérence comme il se doit. Derrière elle, certains de mes enfants me font la fête. Je n'en compte que deux. Algernon a sans doute dû se barricader dans une chambre avec un livre. Je caresse le crâne de Reginald, qui fera peut-être ma fierté puisqu'il contient un peu de mon intelligence, et j’avance.

Du repos, quelle hérésie. Au lieu de chercher ce pour quoi je suis venu, je déjeune dans l’herbe. Les sourcils froncés, moi, l'illustre docteur Abel Whitetown, je fixe ma jeune progéniture qui batifole, insouciante, dans l'herbe verte. Un héros comme moi, le salut de l'humanité, le rempart contre la folie, ne cesse jamais son combat. Car nul ne m'arrivera jamais à la cheville, nul ne pourra me remplacer à l'asile. Qui saurait étudier mes patients avec autant de minutie, qui saurait trouver, avec ingéniosité, le meilleur remède à leur mal ? Qui saurait gérer les innombrables tâches administratives qui m'incombent et coordonner mon peuple ?

Pourtant, j'ai moi-même jugé bon de prendre un peu l'air après les péripéties que j'ai dû affronter – avec succès certes. J'ai admis à regrets qu'il me fallait du temps pour accepter que mon asile soit hanté, que des personnages naissent de la plume de l'une de mes patientes après s'être baignés dans le liquide céphalo-rachidien d'une autre, avant de s'incarner dans des imposteurs dont le seul but est de m'importuner. Mais au moins, ce temps, je peux l'utiliser pour remplir ma mission sacrée d'éducation de mes enfants. Ces petits êtres, une autre de mes réussites, reprendront mon flambeau et feront ma fierté. Deux d'entre eux, du moins. La troisième ferait mieux de trouver un parti convenable. Je lève d'ailleurs un regard agacé vers elle.

« Amber ! Tu devrais avoir honte, ton comportement est inconvenant ! »

Sous le regard courroucé de son noble père, la petite aux tresses blondes baisse humblement le regard.

« Pardon Papa... Mais je voulais jouer et courir après la balle avec Reginald et Algernon. Et cette robe, elle est lourde, c'est pas facile de courir avec.

– Tu oses répondre à ton père ? Une femme ne soulève pas sa robe, un point c'est tout ! Tu ne te rends pas compte de la pente glissante sur laquelle tu t'engages. Bientôt, ton cerveau prendra cette habitude et tu relèveras ta robe pour un oui ou pour un non ! Un vice en entraînant un autre, tu deviendras hystérique, nymphomane, et tu mourras de la syphilis ! »

Terrorisée par tous ces mots que son imbécilité juvénile ne peut appréhender, Amber court voir sa mère qui, bien dressée, lui confie un ouvrage de couture. Je me replonge dans ma réflexion.

J'attendais la visite de l'inspecteur avec impatience. Si moi-même, je suis modestement conscient de toute l'étendue de mon génie chirurgical et psychiatrique, le monde l'ignore encore. J'avais besoin de cet inspecteur pour révéler au monde l'existence de son sauveur. Mais cette gourgandine de Fenny a tout gâché par ses manigances. Tous ces pantins de cirque ont fait échouer les débuts de ma gloire avec leur complot.

Alors que je m'apprête à lever la voix pour réprimander cette dépravée d'Amber, la révélation me frappe.

Ces seize personnages, ou personnalités, nées des folies conjointes des deux sœurs, ne sont là que pour me faire obstacle. Ce sont mes diaboliques ennemis. En plus de les disséquer et de les étudier, comme le médecin charitable que je suis se doit de le faire, je les détruirai, tous, pour les empêcher de me nuire.

« Amber ! Ne crois pas que je ne t'ai pas vue. Puisque c'est comme ça, tu rentres dans le pavillon ! Tu es consignée dans ta chambre jusqu'au dîner. »

Je soupire. Alors que je m'apprêtais à lui ordonner de prendre exemple sur ses frères, je retiens un hurlement en les apercevant.

« Reginald, tu arrêtes de torturer cette grenouille ! L'humain se doit d'être charitable, bienveillant et de respecter la vie ! Sinon tu deviendras un sadique, un schizophrène, et tu rejoindras Papa dans l'asile, mais de l'autre côté des barreaux. Algernon, ce n'est pas parce que j'ai puni ta sœur que tu dois bouder. Arrête de broyer du noir dans ton coin, ou tu deviendras dépressif et bipolaire. Pour votre bien, dans votre chambre, tous les deux ! »

Je jette un regard résigné sur ma femme qui, impavide, coud. Elle seule me donne entière satisfaction. Silencieuse, docile, obéissante, soumise, elle sait quel est son rôle et comment le remplir. Et ce, sans avoir eu besoin de la lobotomiser.

Le pas de ma progéniture disparaît, étouffé. Je n'entends plus que le chant de la douce brise dans les arbres qui se balancent et la respiration placide de ma femme. Certes, elle me satisfait, néanmoins elle est loin d'atteindre la perfection attendue de celle qui a l'honneur de partager ma vie. Les bourrelets qui s’amoncellent sur son ventre, ses doigts boudinés et son visage grassouillet traduisent sa faiblesse pour la nourriture. Un trouble obsessionnel compulsif. Son esprit n'est pas suffisamment fort pour résister à l'appel de ce plaisir infantile. Je ne sais contre quel démon elle tente de se défendre en plaçant ainsi une barrière de graisse entre elle-même et le monde extérieur, cependant son esprit n'est pas sain.

Aucun esprit n'est sain, finalement. Sauf le mien, celui du grand héros destiné à sauver l'humanité de sa propre folie. Pour cela, je devrai affronter le Mal, incarné par ces seize imposteurs que m'envoient mes patientes pour se venger.

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