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Santé !

Episode 4

Trahison

Fynn manifeste ses premiers signes d'inquiétude lorsque nous atteignons le sous-sol. Là, une lumière violente succède à la pénombre humide des escaliers. L'enfant serre ma main un peu plus fort. Son cerveau – abîmé bien sûr – ne lui laisse pas d'autre choix que de me faire confiance. Je suis son sauveur. Je suis celui qui lui procure un toit, un lit aux draps pas trop revêches et un repas deux à trois fois par jour. Avec moi, pas d'ordres, pas de travail. Seulement des journées entières de promenades, de rêveries et d'oisiveté. Il est évident qu'un tel individu est inapte à la vie en société.

Cette confiance l'empêche de reculer lorsque je l'enjoins à s'asseoir sur le fauteuil noir d'opération. Ce vieux siège élimé, au cuir déchiré par les ongles des patients, tend ses bras vers l'enfant qui, pour me plaire, se met aussitôt sur la pointe des pieds. Dès lors, il disparaît dans un océan d'obscurité.

Il suit mes déplacements d'un regard serein. Pas après pas, je rassemble mon matériel. Il tremble à peine lorsque je passe le chiffon gelé sur son cuir chevelu.

Enfin je m'active. En transe, je plonge dans mon élément. Je soulève des mèches, je tire des cheveux, j'incise de la peau. Maintenant Fynn pleure et hurle. Seulement, ses cris ne sont pas causés par la douleur. Moi, son modèle, son sauveur, je l'ai trahi. Peu me chaut. J'accède enfin aux informations que je recherchais et, peut-être, j'arriverai à accomplir mon but. J'entaille, je soulève, je dénude cet os si parfait, si rond, à la blancheur éclatante. La blancheur de la lumière. La blancheur du Bien.

Repos.

Je me baisse. Ce silence sacré va bientôt disparaître. Le bruit de la perceuse emplit la pièce, accompagné des craquements d'os. Peu à peu, j'arrive à desceller une calotte qui me permet d'accéder à la zone du cerveau qui m'intéresse.

Désormais évanoui, le gosse ne me casse plus les oreilles. J'ai donc tout le loisir d'observer son cerveau et je m'émerveille face à cette machinerie tellement inhumaine. Plus qu'une caricature, Fynn, ou plutôt, FiNeSiTe devrais-je dire, est un brouillon d'archétype. Curiosité intéressante, c'est une version en mauvaise santé mentale du type qu'il représente. Il a été souillé par la dépendance affective, cette défectuosité principalement féminine qui n'apparaît que chez les hommes les plus faibles.

J'ai appris ce que je voulais. Ces personnages n'ont rien d'humain. Ce sont de complètes vues de l'esprit qui ont pris chair je ne sais comment. Il ne me reste plus qu’à savoir comment ils se sont incarnés, et pourquoi.

L'enfant commence à revenir à lui. Je replace l'os et pose des agrafes pour l'aider à se ressouder. Je recouds le cuir chevelu. Il lui en restera une épaisse et rouge cicatrice, cependant c'est le lot d'une grande majorité de mes clients. Nul ne pourra, cette fois-ci, soupçonner mon implication dans ce qui va suivre.

Alors que le petit se trouve encore dans un demi-coma, je murmure à son oreille. Je ne connais pas grand chose à l'hypnose, prétendu art que je n'ai que peu côtoyé. Cependant j'estime que mon habileté et mon bon sens naturel me permettent de m'y prendre correctement.

En effet, lorsque j'ai fini de le recoudre, de le désinfecter, de le pouponner, il me regarde à nouveau avec de grands yeux émerveillés – à raison – et obéissants – à raison aussi. Avec une bienveillance paternelle que mes bons à rien d'enfants ne doivent probablement pas connaître, je le raccompagne jusqu'à la surface, sous la lumière. Je le regarde s'éloigner, s'envoler à travers les couloirs vers la destination que je lui ai soufflée. Un sourire aux lèvres, je retourne dans mon bureau.

À présent, il me faut planifier la suite des opérations. Car, je m'en doute, cet enfant est bien trop faible pour survivre longtemps aux suites de la lobotomie. À nouveau serein, confortablement engoncé dans mon trône molletoné, je réfléchis aux papiers dont j'aurai besoin. Puisque Fynn Seti n'a aucune existence légale, je devrai lui créer de faux papiers afin de déclarer son décès. Cette manière de procéder, en montrant ma bonne volonté de me conformer à la législation, devrait redorer quelque peu mon blason.

Détendu, je m'autorise une honteuse écartade : déposer mes pieds sur le marbre de mon bureau. Cette infraction me donne un indéniable sentiment de... puissance.

Je sais où je peux trouver un modèle parfait des papiers que je devrai inventer. Je m'étire et bâille, de plus en plus confiant. La lune brille, ronde et pleine, dans le ciel, et je me lève pour fermer le rideau. L'heure d'un sommeil réparateur a sonné.

Quelle que soit la tournure que pourront prendre les événements à l'avenir, je sortirai vainqueur.

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