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Santé !

Episode 3

Sauvetage de Fynn

Un émoi sans précédent s'est répandu dans l'asile aussi vite qu'une épidémie de varicelle. De mes yeux humiliés, j'ai vu ses majestueuses portes se refermer sur trois gendarmes qui emmenèrent Donald en ville après l’avoir menotté.

La tête basse et la pas traînant, je m'avance. Mes pieds s'enfoncent dans le gravier terne alors que je retourne me murer dans mon bureau. Aurais-je précipité la déchéance de mon resplendissant établissement ?

Hier, alors que le soleil avait fini d'incendier d'ocre et d'ors les haies du jardin, de nombreux cris percèrent le paisible silence. Ils finirent par atteindre mon bureau et, le coeur battant d’une émotion que j'ai fini par identifier comme l'inquiétude, j’ai accouru.

De nombreuses infirmières m'attendaient derrière la porte. Je poussai un soupir de soulagement en constatant que l'horripilante Fenny n'était pas du nombre. J'aurais plutôt dû m'en inquiéter. Cette fouine n'aurait jamais manqué une occasion de se mêler de ce qui ne la regardait pas.

Un silence de mort aurait été adapté à la situation. Cependant cette bande de femmes piaillait comme des poules sans aucune notion de dignité ou d'attitude de circonstance. Dans un concert de cris et de lamentations, elles me conduisirent jusqu'à l'infirmerie.

Une lumière crue emplissait cette pièce sans fenêtre où j'entasse mes rebuts les plus divers : les patients qui n'ont pas eu la présence d'esprit de me seconder dans l'opération et ont tout fait rater, les idiots qui n'ont pas su se protéger d'une maladie ou d'une blessure, ceux qui se sont chamaillés avec leurs petits voisins... Mes poings se serrèrent et mes yeux s'écarquillèrent – de surprise ou d'horreur, je ne sais pas trop.

Sur un lit, dans un coin d'ombre, gisait Fenny. Ses cheveux emmêlés puaient d'un sang qu'on distinguait à peine dans leur masse obscure. Sa respiration soulevait à peine son torse. Sur son visage, bien que couvert de bleus et éclaté par endroit, on reconnaissait encore ses traits arrogants et sans pudeur.

L'un des médecins – je ne pris pas le temps de vérifier si je l'avais engagé ou non – s'avança vers moi et m'exposa son état. Des blessures graves, certes, mais pas mortelles. Mon insupportable infirmière serait à nouveau en pleine forme pour me mettre des bâtons dans les roues dans quelques mois.

On me mena alors, après de longs détours dans de sombres escaliers et des dédales encore plus obscurs, au centre de rétention de mon asile. Tous parlaient en même temps, cependant je compris vite qu'ils avaient aussitôt immobilisé et emprisonné le coupable, car il s'agissait bien d'une tentative de meurtre.

Une panique glacée chassa tous les sentiments que je venais à peine de découvrir.

Derrière les barreaux se trouvait Donald. Lorsque nos yeux se croisèrent, je frémis. Puis en une seconde, mon cerveau génial trouva la parade :

« Bâillonnez-le ! »

Mon ordre fut aussitôt exécuté. Je ne cillai pas face au regard trahi que me jeta l'assassin manqué. Il ne me ferait pas accuser de complicité, cet incapable.

À nouveau enfermé dans mon bureau, j'observe les étoiles qui reflètent chacune une partie de mon âme dans le ciel. Une immense solitude m'étreint.

Même ici les ragots les plus insignifiants me parviennent. Ces petits ruisseaux se sont réunis, ont gonflé, et à présent grondent comme un torrent de montagne.

On dit que Donald était mon patient préféré. Que grâce à moi il bénéficiait d'un traitement de faveur. On dit que c'est un indice majeur, que cela prouve notre complicité. On dit que je lui ai ordonné d'assassiner Fenny. L'imbécile, il a agi trop tôt. Ce que je voulais éviter à tout prix a finalement eu lieu.

Un instant, je me laisse aller à l'abattement. On parle de révolte, de purge même. Des fous, voilà tout ce que je côtoie. Ils seraient incapables de mener à bien une simple kermesse.

La lueur des torches qui brillent dans les allées me ramène à moi. Je n'aurais pas dû les sous-estimer. Maintenant il me faut agir, et vite. Je peux encore sauver mon asile et combattre le Mal. Mon génie est à la hauteur de cette épreuve.

Ma course résonne dans les couloirs désertés. Alors que tous se sont réunis dehors afin de mettre à sac mon asile dans un soi-disant esprit de vengeance, je sais que celui que je cherche sera seul, isolé dans sa rêverie, loin de toute cette agitation.

J'ouvre la porte de sa chambre. En effet, il est là, assis sur son lit. Les yeux dans le vague, il balance ses petits pieds qui ne touchent même pas le sol. Lorsqu'il entend les gonds grincer, il tourne vers moi un regard souriant.

Je lui souris en retour et lui tends la main. Il se lève et me rejoins.

Quel innocent…

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