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Santé !

Episode 2

L’allié

Donald tient entre ses doigts un cigare imaginaire. Je fronce les sourcils. J'aurais dû l'autoriser à s'asseoir, le considérer comme un être humain, car maintenant il me domine de sa taille démesurée. Je lui indique d'un signe du menton une chaise et, les joues rougeaudes, il s'y assied en me souriant. Les mains campées sur ses genoux, il me fixe avec un grand sourire presque cordial.

« Cher voisin ! Que me vaut cette invitation dans votre beau pavillon ? »

Sa voix bourrue, salie par un fort accent des campagnes, m'agace déjà. Néanmoins je dois jouer mon rôle à la perfection. Je crispe imperceptiblement mon poing sur le velours de mon pantalon tandis que j'affiche sur mon visage une mine affable et débonnaire.

« Cher Donald. Je souhaitais vous parler car je m'inquiète des nombreuses tentatives d'empoisonnement dont vous avez été victime. »

Je n'avais pas prêté une grande attention jusque-là aux divagations de ce fou, J'espère en avoir retenu suffisamment pour faire illusion. Car le monde qu'il s'est bâti repose sur une cohérence à toute épreuve.

Aussitôt il s'enflamme et répond en agitant ses larges mains pataudes :

« Bien sûr, cher Abel ! »

Je grince des dents en l'entendant m'appeler par mon prénom. C'est à grand peine que je me retiens de le reprendre.

« C'est à cause de la sorcière qui rôde dans les parages, dans sa robe blanche des prêtresses du Mal. Elle s'appelle Fenny, je crois. Je l'ai vue parler à certains de mes voisins, des vieillards respectables ou des ménagères honnêtes. Une fois qu'elle leur a parlé, ils deviennent tous fous. »

Donald se met alors à trembler de tous ses membres.

« J'ai peur qu'elle vienne me parler aussi et qu'elle me jette un sort. J'ai peur de devenir fou... Je ne suis pas fou, vous savez... Je ne suis pas fou ! »

Je le laisse se balancer quelques instants sur sa chaise comme un enfant apeuré. Après quoi, il reprend :

« J'ai aussi peur pour vous, monsieur Whitetown. Des voisins comme vous, y'en n'a pas deux ! Si vous devenez fou vous aussi, je ne sais pas ce que je deviendrai. Vous êtes si prévenant avec moi... »

Je me rengorge malgré le peu de valeur que j'accorde aux compliments d'un humain au cerveau rouillé. Pourtant, aujourd'hui, il faut le brosser dans le sens du poil. Je prends la voix que j'estime la mieux adaptée pour colporter des ragots alors que je réponds :

« Vous savez, Donald, le voisinage ne va pas rester inactif très longtemps. Vous n'êtes pas le seul à vous plaindre. Cette sorcière ne pourra pas rester impunie très longtemps. Nous finirons par nous regrouper et par aller nous en plaindre aux autorités. »

Donald tape du poing sur son gros genou. C'est décidément une aubaine que, dans sa folie, il ait collé l'image d'une diablesse à cette inquiétante Fenny. À moins que la spécificité de sa folie ne lui permette de voir le réel aspect des choses ?

Il tonne :

« Pas besoin d'attendre une intervention des autorités ! D'ailleurs, ça fait bien trop longtemps que je ne les ai pas vues par ici. Non... Un bon coup de fusil un soir, et c'est fini ! Regardez, Abel, je vais m'en charger tout à l'heure. Dès qu'il fera un peu sombre, je la suis au détour d'une rue, et boum ! »

Je fronce les sourcils. Un désagréable sentiment glacé s'insinue en moi. Je crois que mes patients, je crois que les humains souillés par le Mal, appellent cela la peur. Accepter ce sentiment. Ne pas le laisser abîmer mon cerveau, cette merveille de la Nature.

J'ai peur, donc, et quelques gouttes de sueur dévalent mon dos. De quoi ai-je peur ? De perdre ma place, de ne plus pouvoir combattre la folie. Les battements de mon cœur se calment. J'ai peur de l'inspecteur, cet imbécile imbu de lui-même qui s'imagine pouvoir me retirer mon asile. Car si j'ai l'intelligence, il a le pouvoir. Admettre que je ne peux pas l’ignorer et passer outre ses menaces me chagrine et blesse ma fierté. J’inspire et accepte ce fait.

La peur a retiré ses tentacules glacés de mon esprit. J'ai vaincu la peur. D'une voix calme, je réponds aux velléités de Donald :

« Je préférerais que nous agissions plus prudemment, Donald. Mais ne vous en faites pas, je ne prends pas cette affaire à la légère. Faites-moi confiance. Nous serons bientôt débarrassés de ce danger. »

D'un signe de tête, je lui indique que l'entrevue est close. Cependant, la lueur que je distingue dans ses prunelles alors qu'il ouvre la porte ravive les derniers éclats de peur éparpillés dans mon esprit.

Un meurtre, au sein même de mon asile, cet établissement irréprochable. Ce serait une tache pour mon honneur, pour ma carrière. Je crispe à nouveau les poings. Il me faut une meilleure idée pour éliminer cette Fenny sans risquer l'ire de cet abruti d'inspecteur ou l’opprobre publique.

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