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Santé !

Episode 1

Entretien avec Jeff

Au vu des récents évènements, je suis obligé de partir du principe suivant : l'humanité entière est souillée par le Mal, sauf moi et quelques rares êtres de lumière, seuls capables de déchirer ces ténèbres. Cependant, cette souillure n'a pas atteint le même degré chez tous les hommes. Elle se fait bien plus prégnante chez mes patients et devient extrême chez ceux qui ont su voir en moi leur antagoniste. Ces seize imposteurs ne seront sans doute pas les seuls obstacles qui me seront opposés. Je dois me méfier. Mes patients m'enverront sans doute d'autres ennemis pour m'empêcher de les soigner, pour persévérer dans leur confortable folie.

Le cuisinier que je ne me souviens pas avoir embauché – j'ai d'autres choses à gérer que de me souvenir des visages quelconques de tout mon personnel – Jeff, s'est absenté tout le weekend soi-disant pour aller voir sa famille. Essaye-t-il de rendre son existence plus crédible à mes yeux ?

J'ouvre non sans plaisir les hautes grilles de fer forgé de mon asile. Elles se découpent sur un ciel gris, brumeux, dans lequel dansent quelques corbeaux. Lorsque je les referme, leur couinement brise le silence de cathédrale que je sais cultiver dans mon établissement, l'élite des établissements. Dès que mon regard se pose sur une pierre ou sur un bosquet, dès que j'entends la respiration calme d'un passant qui se promène, dès que je sens l'odeur de propre qui règne ici, la fierté me submerge.

La blancheur rassurante et rigoureuse de ces murs chasse bientôt de mon esprit toute l'extravagance de la maison familiale que mon âme trop sentimentale rechigne à vendre comme il le faudrait. Cette bâtisse est l'incarnation de l'ordre cartésien que ma mission m'impose de faire régner.

Des épices inconnues et non identifiées viennent chatouiller mes narines alors que je m'approche des cuisines. Je fronce les sourcils et presse le pas, prêt à châtier l'impudent qui ose prendre des initiatives sans me demander préalablement.

J'ouvre la porte avec fracas et mon armée de marmitons s'immobilise, au garde-à-vous. Sans leur accorder le moindre regard j'avance, régalien, à travers ces rangées d'esprits inférieurs. Automatiquement, mon regard note des détails inacceptables : des ustensiles non parallèles ou perpendiculaires entre eux – un désordre physique qui ne peut que les mener au désordre mental – des aliments n'appartenant pas aux listes que je leur ai fournies... Je serre les poings pour ne pas les réprimander, tel n'était pas le but de ma venue.

Jeff fait semblant d'ignorer ma présence. Seul face à une armoire, il examine différents pots de ces épices que je ne me souviens pas avoir admises ici. Un raclement de gorge le force à se retourner et à me présenter ses excuses.

Je referme la porte des cuisines en retenant ma colère et marche à grands pas vers mon bureau. Là, je m'enferme à double tour et, noblement assis dans mon fauteuil, face à mon bureau impeccablement rangé, je laisse libre cours à mes réflexions. Jeff est bien une caricature du NeFiSeTi, ou plutôt de l'ENFP : dynamique, fantasque, franc et bavard. Je peux le voir réfléchir alors même qu'il parle et son fonctionnement cognitif me semble évident, simpliste. Le fascicule écrit par ma patiente folle confirme mes pensées.

Pourtant, dans cet esprit caricatural, il n'y a pas la moindre place pour une personnalité. Le mystère qui entoure ces intrus s'épaissit. Je me renfrogne. Je ne pourrai pas comprendre avant d'en disséquer un. Face à l'aspect fantastique de ce qui m'arrive, je n'ai pas d'autre choix que de me comporter en devin qui lit dans les cervelles de ses patients. Je n'ai pas le choix si je veux savoir s'ils sont humains ou non, réels ou non, complets ou non. Pourtant cela me dégoûte.

Dans cet asile où mes patients comme mes employés, complotent à me nuire, je ne peux placer ma confiance qu'en une seule personne. Donald. La nature de sa folie me prouve qu'il est étranger à cette grande manigance. Il s'est forgé un monde intérieur qu'il a substitué au monde réel, un monde dans lequel il me voit comme un puissant voisin et allié. De plus, son instinct bestial l'a poussé à tenter d’assassiner Fenny, cette vipère qui, la première, est venue empoisonner mon asile et ma vie. Il ne la voit que comme une ennemie, il ne parle d'elle que comme une dangereuse sorcière.

Donald sera mon alarme, l'instinct à l'état pur. Il sera mon docteur Watson et mon fidèle chien de garde. Un sourire satisfait vient étirer mon visage opalin. Je me lève, heureux de ma conclusion. Je n’ai que faire des menaces ou des directives de l'inspecteur, ce béotien qui se croit maître dans mon domaine.

Je mettrai mon plan à exécution et Donald sera mon outil. Le cerveau de Fenny sera le premier sacrifice, nécessaire pour comprendre la nature de ces événements.

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