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Restez chez vous !

Episode 9

Après quelques coups, la porte s’ouvrit doucement. Clara m’apparut, et même si elle semblait à demi endormie, après six ans de séparation et une heure de marche mouvementée, j’entrai vainqueur chez elle, comme on revient à Ithaque.

Sans aucune réserve, sans peur sanitaire, elle me prit dans ses bras. Elle me surprit en me serrant très fort, posant sa tête contre mon cœur. Moi qui n’avais touché personne depuis des semaines, pas même serré une main… Je me sentis bouleversé par cette effusion de tendresse.

Elle s’assit en tailleur sur la couette de son lit. Sa nuisette noire remonta sur ses cuisses. Plusieurs sentiments m’envahirent, mais la joie de sociabiliser à nouveau céda vite le pas à mon élan amoureux. Je m’assis timidement au coin du lit, sans même retirer mon manteau.

« Je suis contente de te voir. »

Je souris simplement. Je ne voulais pas bégayer tout de suite.

Après quelques minutes de banalités, ce fut elle qui ôta mon manteau et m’embrassa. Je répondis à son baiser avec fougue. Elle caressa ma taille et me fit basculer sur le dos. Ce qui suivit était rigoureusement interdit par les consignes gouvernementales, mais je les avais tout à fait oubliées.

Je m’endormis. Au matin, j’eus cet instant d’extase en me surprenant chez elle, tout près de ses yeux fermés, loin de mes seize mètres carrés trop familiers. J’avais réussi, j’avais repris Clara. J’étais comblé, brûlant, fou amoureux. En plus, elle avait un vrai lit : pas de lattes dans le dos.

Je proposai de descendre acheter des croissants, et elle m’imprima une attestation de sortie, comme dans un vrai couple.

En faisant la queue à la boulangerie, je me demandai si elle ressentait quelque chose pour moi ou si elle avait simplement saisi l’occasion de jouir au milieu du confinement. Après tout, il était possible qu’elle ne voie en moi qu’un objet pour la satisfaire… Peut-être qu’à l’enterrement de ce virus, des millions de célibataires sauteraient les uns sur les autres dans une orgie libératrice ?

« Votre monnaie, Monsieur.

– Pa-pardon Madame. »

Je remontai immédiatement pour la retrouver. Sa tendresse mesurée ne me rassura pas tout à fait ; j’avais envie de la presser contre moi pendant quelques heures, en fermant les yeux. Mais je m’en gardai, je ne voulais pas l’effrayer.

La journée passa très vite. Inévitablement, le virus montra le bout de son nez lorsque dans l’après-midi, elle alluma la télévision. Une information attira notre attention : des “groupes de protection” se constituaient dans plusieurs villes et banlieues de France, avec l’objectif de faire respecter le couvre-feu partout où la police n’y parvenait plus. Ils disaient vouloir “dégager les racailles et le virus”, “fermer les frontières à toutes les maladies”… Certains étaient armés.

« Mais ils sont malades, s’insurgea Clara. C’est des milices, ça ! »

C’était effectivement inédit. Le journaliste jeta dans le même panier les manifestations spontanées contre le pouvoir, ces petits groupes rebelles qui sortaient dans les rues pour réclamer des élections en ligne et un gouvernement provisoire constitué de médecins.

« Ils sont tous malades. Il faut juste rester chez vous, les gars ! C’est pas compliqué ! »

J’étais sur le point de lui parler des Immortels et de lui dire que j’en étais presque un, mais je me ravisai.

Un peu plus tard, je reçus justement des nouvelles du groupe : ils annonçaient vouloir passer à l’action et faisaient référence aux échanges de la veille, que j’avais manqués. Le soir-même, dans la plus grande discrétion – renforcement policier oblige – ils comptaient se réunir et demandaient à toute personne possédant des bougies d’en apporter.

« T-tu as des bougies ?

– Oui, pourquoi ?

– Je p-pourrais t’en piquer, si je repa-pars ce soir ? »

Elle me dévisagea sévèrement. Je ne savais pas ce qu’elle trouvait bizarre, cette histoire de bougies ou bien mon intention de partir.

« Il y a des veilleuses dans le placard de la salle de bain. »

Je brûlais de lui dire que j’avais rencontré ce groupe par hasard, que je les trouvais intéressants… Six ans plus tôt, cela l’aurait intriguée, amusée, elle m’aurait encouragé à les fréquenter. Mais je me méfiais d’un risque de décalage avec la nouvelle Clara. Elle n’était plus tout à fait la même. Peut-être nous fallait-il du temps, ou peut-être fallait-il que je revienne à la réalité après avoir cristallisé le souvenir d’un amour parfait.

Le soir venu pourtant, mon envie de rejoindre les Immortels fondit. Pourquoi m’éloigner si vite de celle que je désirais depuis des années ? Quelle idée ! Je me jetai sur Clara, et cette fois, c’est elle qui accueillit mon désir. Je me souvenais bien de ces gestes qui lui plaisaient six ans plus tôt : c’était l’immense avantage de mon abstinence.

Au diable les Immortels ! La tentation était plus forte.

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