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Restez chez vous !

Episode 7

« Françaises, Français,

Vous me connaissez, je suis le président de la chambre haute du parlement, qu’on appelle plus couramment le Sénat. »

Cet aveu d’anonymat m’amusa beaucoup.

« Je m’adresse à vous aujourd’hui parce que l’heure est grave.

Le président de la République a subi un odieux attentat, qui l’a touché au plus profond de lui-même, son épouse ayant été lâchement assassinée. Je tiens à l’assurer, ainsi que ses proches, de ma plus grande et de ma plus sincère solidarité face à cette épreuve.

Le président élu a souhaité prendre quelques jours de recul. Nous pouvons tous le comprendre, je crois : qui ne serait pas affecté par un tel choc ? Lequel d’entre nous pourrait continuer à porter le poids de la destinée de la France sur ses épaules, accablé par un drame personnel aussi douloureux ?

C’est pourquoi, en application de l’article 7 de la Constitution, je suis amené à exercer provisoirement les fonctions de président de la République. »

Je contemplai cet homme gras qui remplissait l’écran. Il était… débordant, et la télévision soulignait cet aspect. Joues pendantes, gorge engoncée, pattes dodues : tout chez lui dépassait et tombait. Son air bourgeois et son port de tête façon Première République inspireraient, peut-être, quelque chose de rassurant aux Français les plus conservateurs… Mais en ce qui me concernait, plus je le regardais, plus je perdais foi en l’avenir.

Dès la fin de son intervention, j’entendis des sirènes traverser les rues. La présence policière venait visiblement d’être renforcée.J’ouvris la fenêtre : des uniformes à perte de vue. L’Etat craignait-il de perdre la main, après avoir perdu la tête ? Je n’étais pas de ceux que la vue des flingues rassure.

Sur l’odieux site bleu, mes amis postèrent des slogans en réaction à la succession. “On nous ment, ça suffit !”, “Des élections en ligne, maintenant !” et “Pas mon président !” accompagnaient des photographies peu flatteuses du nouveau souverain. Le soir venu, une nouveauté apparut aux fenêtres de mon quartier : au lieu d’applaudir les soignants comme chaque jour, mes voisins se mirent à manifester leur mécontentement en cognant sur des casseroles et en huant le pouvoir.

Le lendemain, BFM TV annonça deux mille trois cents morts en vingt-quatre heures, le pire bilan français depuis le début de l’épidémie. Les EHPAD étaient particulièrement touchés : faute de lits en hôpital, on demandait au personnel de soigner les vieux sur place, ce qui revenait à les laisser mourir puisque tout manquait : le matériel, le personnel et la volonté.

La colère se tourna instantanément vers le nouveau président. Déchaînés, les confinés criaient “Démission !” depuis leurs balcons. En bas de mon immeuble, un escadron de policiers regardait bouche bée la folie monter sur les façades.

Le soir venu, des groupes de manifestants – plus ou moins espacés d’un mètre – déambulaient dans les rues en réclamant des mesures immédiates. La police les traqua, pacifiquement d’abord puis, bien vite, à l’aide de matraques et de gaz. Tout semblait se déliter. Je commençai à avoir peur. J’appelai Clara sur-le-champ, elle était dans le même état que moi.

« D-Dès que ce sera possible, je veux abso-absolument venir te voir.

– D’accord. Oui. »

Ce mot, ce simple “oui” eut le don d’effacer tout le reste en un instant. Elle me donna son adresse. En raccrochant, je résolus d’étudier le trajet le plus sûr jusqu’à son domicile, de concevoir un itinéraire qui éviterait autant que possible les avenues et les carrefours, et de l’apprendre par cœur.

À deux heures du matin, mon plan était au point et je rêvais éveillé dans l’appartement éteint, la fenêtre ouverte pour surveiller la rue, une couverture sur les épaules. Tout était calme, il n’y avait plus de passage depuis un bon quart d’heure. Le moment était venu. Je fermai la fenêtre et, comme un bagnard, je m’évadai.

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