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Restez chez vous !

Episode 61

J’étais de nouveau à terre. Autour de moi, les lacrymos sifflaient, les grenades de désencerclement explosaient, les militants couraient, certains hurlaient. Derrière sa barrière, l’escadron de flics impassibles nous empêchait de fuir. Je les distinguais mal, leurs yeux étaient protégés par d’épaisses visières incassables tandis que les miens pleuraient et me brûlaient sous l’effet des gaz. Mais je crus voir l’un d’eux mastiquer son chewing-gum en nous regardant souffrir. Ils avaient reçus l’ordre de circonscrire la manifestation et ne comptaient laisser sortir personne.

Maïwenn me tenait toujours la main, effarée.

« Ça va ?

– Non, pas trop. »

Entre deux larmes, je vis mes doigts saignant entre les siens. Cela me gêna peu comparé aux brûlures des gaz dans ma gorge.

« Viens, me dit Maïwenn, faut qu’on arrive à sortir. »

Elle m’aida à me lever et à faire quelques pas, tant bien que mal, vers l’entrée de l’immeuble le plus proche.

« Bande de fumiers ! » lança-t-elle aux flics dans le chaos.

Assis ensemble sous le porche, bientôt rejoints par d’autres militants eux aussi pris par les gaz, nous reprîmes lentement nos esprits.

« Ils sont où, les autres ?

– Aucune idée. »

Nausicaa, Mahdi et tous les Immortels avaient effectivement disparu dans les fumées. J’espérais qu’il ne leur était rien arrivé. Après quelques minutes, je retroussai le bas de mon pantalon sur mon tibia endolori, souillant au passage tous mes vêtements du sang de ma main. Maïwenn me caressa le visage et m’embrassa en maudissant les brutes qui m’avaient frappé. “Violence légitime”, sans doute…

La quantité de grenades qui tombaient autour de nous ne faisait qu’augmenter. Nous tentâmes d’entrer dans l’immeuble en poussant la porte de toutes nos forces : peine perdue, il s’agissait d’une très lourde porte vitrée solidement encadrée de fer forgé. Nous aperçûmes bientôt un homme d’une soixantaine d’années de l’autre côté. Nous étions dix ou douze à lui réclamer d’ouvrir la porte. Il croisa nos regards, prit peur et s’enfuit à l’intérieur de l’immeuble. J’eus l’impression d’être un noyé du Titanic qu’un naufragé dans son canot aurait refusé d’aider.

« Faut qu’on trouve une autre issue ! » dis-je.

Je pris fermement la main de Maïwenn pour revenir sur nos pas, vers l’avenue où défilait le cortège un quart d’heure plus tôt, et qui n’était plus qu’un champ de bataille. J’espérais que nous pourrions faire marche arrière, jusqu’à trouver une rue qui ne serait pas fermée par la police…

On marcha deux ou trois cents mètres, péniblement, dans la fumée, assourdis par les bruits de grenades. Ma cheville me faisait atrocement souffrir, je sentais mon entorse s’aggraver à chaque pas. Maïwenn n’avait pas été blessée, mais elle semblait de plus en plus atteinte par les lacrymogènes.

La fumée devint bientôt si épaisse qu’on en perdit complètement notre orientation. Un type lancé comme un missile nous bouscula et nous fit tomber à terre. Je perdis la main de Maïwenn. Il ne restait que son sac à dos sur le sol, près de moi.

Je n’eus même pas le temps de l’appeler ou de la chercher du regard que je vomissais mes bronches, les yeux fermés, incapable de me reprendre. Je reçus un coup de pied dans le dos, une semelle, comme si quelqu’un voulait m’écraser et me piétiner. Puis un objet dur me frappa au crâne. J’entendis ma tête heurter le sol dans un bruit de bois creux. Une ombre habillée d’un masque à gaz apparut au-dessus de moi. Elle me frappa de toutes ses forces avec une barre, au visage et dans le dos, encore, encore, encore. Incapable de partir ou de répliquer, je tentai d’enfouir ma tête entre mes bras le plus profondément possible : c’était ma seule chance de survie.

Un coup plus fort que les autres m’atteignit derrière l’oreille. Par réflexe, je cessai de protéger mon visage pour toucher cette zone. Erreur : une autre charge frappa violemment mon œil gauche et me laissa inerte, face contre terre.

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