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Restez chez vous !

Episode 6

Vingt jours après le début du confinement, un événement provoqua une puissante déflagration. Les Français commençaient justement à s’endormir, éteints par la routine domestique, l’oisiveté et les boucles de BFM TV. Ils se rendaient compte que faire des stocks de pâtes et de papier toilette ne servait à rien, parce que les magasins étaient toujours pleins. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre. Attendre quoi ? Un retour à la normale, bien sûr ! Que peut-on espérer d’autre quand l'État impose des privations, promet la souffrance et la guerre ? Les gens attendaient, léthargiques, que la société de consommation reprenne son cours rassurant, comme la Belle au Bois dormant attend son prince charmant les yeux fermés.

« Bruce ?

– Oui Sophie, je vous interromps car une information urgente vient de nous parvenir : l’épouse du président serait hospitalisée dans un état grave. Ce n’est pas le virus, mais un coup de feu, qui serait à l’origine de cet état. Les informations qui nous parviennent sont à prendre avec des pincettes, mais selon notre correspondant à Brégançon, l’hypothèse d’un attentat serait privilégiée… »

Mon écran se figea sur un plan lointain du fort de Brégançon, la résidence d’été du président, masquée par des cordons de policiers et de membres du GIGN. L’attentat avait eu lieu à l’entrée du fort, après une sortie en ville de la Première dame, et un homme avait été abattu.

Quelques heures plus tard, l’homme était identifié : il s’agissait d’un retraité de soixante-cinq ans, inconnu des services de police et passionné de chasse. Des badauds indiquaient avoir entendu un coup de fusil, puis plusieurs tirs d’armes automatiques. Apparemment, l’homme avait tiré sur la Première dame avec son fusil de chasse, avant d’être criblé de balles par le GIGN.

Les médecins militaires présents au fort avaient immédiatement pris en charge la Première dame, et ils étaient nombreux, d’après les éditorialistes : un véritable hôpital de campagne y était déployé en permanence depuis des semaines, pour assurer une prise en charge rapide des proches du président en cas d’infection… Mais tous ces médecins ne pouvaient rien contre une balle de calibre 12 logée dans le cortex cérébral après avoir traversé les deux mâchoires.

Un couvre-feu immédiat et illimité fut décrété dans tout le département du Var. Je restai chez moi hébété par cette nouvelle.

Le lendemain, on apprit que le président, dépêché à Brégançon par avion, avait été aperçu en état de choc. La porte-parole de l’Élysée démentit immédiatement cette rumeur, avec une insistance et une rage extrêmement suspectes. Les chaînes d’information ne parlèrent plus que de cela. Les gens aussi en parlaient : de ma fenêtre, je pouvais voir les passants s’arrêter pour se saluer, oublier quelques minutes les deux mètres de distance sanitaire et échanger leur avis sur le sujet. Même Clara m’écrivit un texto pour avoir mon sentiment, et je feignis d’en savoir plus que quiconque – comme tout le monde – pour ne pas paraître minable.

Les jours suivants, il fut établi qu’il n’y avait aucun lien entre le tireur et la Première dame et qu’il avait agi seul. Il fut dès lors systématiquement désigné comme “le chasseur déséquilibré”.

Mais Mediapart ne l’entendait pas de cette oreille. Le journal publia la photographie d’un document présenté comme une lettre du tireur, expliquant son geste. Cette lettre, parfaitement rédigée, indiquait qu’il s’agissait de “venger le peuple français pour toutes les actions menées contre lui depuis trois ans par un pouvoir autoritaire et malveillant”. La goutte d’eau qui avait fait déborder le vase et l’avait poussé à cibler la Première dame, c’était “la privatisation de moyens médicaux colossaux au service des proches du président, qui ne respectent même pas le confinement imposé à la population, puisqu’ils font des garden-party à Brégançon pendant que le peuple crève”.

Le ministre de l’Intérieur, jamais à court de contradictions, dénonça un faux honteux, tout en accusant Mediapart de mettre en péril l’enquête en divulguant des pièces du dossier… Il plaça toute l’équipe du journal en garde à vue et en fit perquisitionner les locaux. L’opposition, outrée, s’offusqua de cette dérive autoritaire et exigea sa démission immédiate. Cela eut peu d’effet sur l’opinion.

Tout le monde était bien plus préoccupé par l’état de choc présumé du président de la République. Il n’était pas reparu depuis l’attentat, n’avait pas pris la parole devant une caméra, si bien que l’on se demandait s’il était encore en état d’exercer le pouvoir. Les médias étaient en ébullition, avec des titres comme Où est le président ?, Le pays est-il encore dirigé ? et La France décapitée.

Au vingt-quatrième jour du confinement, une prise de parole solennelle du président du Sénat fut annoncée. Je savais – et la télévision s’empressa de le rappeler à tous – qu’en cas de vacance du pouvoir présidentiel, il revenait à ce personnage de diriger la France.

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