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Restez chez vous !

Episode 59

Après quelques tartines, beaucoup de café et les derniers préparatifs, on se mit en chemin. Maïwenn était abattue par la mort d’Opportune, qu’on n’avait même pas eu le temps d’enterrer. Cachant ma propre amertume, j’enroulai mon bras autour d’elle et j’essayai de l’encourager :

« Je sais que tu l’aimais beaucoup. Moi aussi. Sans elle, on serait pas… »

J’hésitai et renonçai à dire le mot “ensemble”, avant de poursuivre :

« Mais on n’a pas le droit de penser à ça maintenant. C’est le grand jour, il faut qu’on soit à fond.

– Mais j’avais jamais vu une chatte comme ça ! Ça existe pas.

– C’est vrai. Elle était incroyable. »

Elle nous avait même sauvés d’une attaque de miliciens. Sa mort brusque, justement aujourd’hui, nous faisait peur.

Nous arrivâmes aux abords de la place de la République. Nous étions vingt en partant de l’Homme bleu, mais par un prompt renfort, nous nous vîmes entourés de milliers de militants. Il y avait des cortèges rouges de syndicalistes, des travailleurs indépendants désœuvrés, des chômeurs de tous âges, des groupes de militants plus jeunes, très organisés, de différents horizons : écologie, désobéissance civile, factions anarchistes. Plus loin, on devinait des élus modérés et même quelques dissidents tardifs du parti présidentiel, entourés de journalistes. Nausicaa s’émerveilla qu’il soit possible de faire marcher tout ce monde ensemble : de mémoire de sociologue, elle n’avait jamais vu ça. Je mesurai ce premier succès. Même Maïwenn retrouva des couleurs.

« Regardez, là-bas. »

Une camarade nous montra une légion de fourgons de police, vides, garés en deux files derrière des barrières de sécurité. Il devait y avoir deux cents véhicules au bas mot, et la cohorte infinie se perdait à l’horizon, rue de Turbigo. Mais où étaient donc tous ces flics ? Que préparaient-ils ?

Je vis soudain courir devant moi un corps pressé, sac à dos sur les épaules, masque à gaz sur le visage, façon post-apocalypse… Ce qui me frappa, c’était ce trou dans son sac à dos plein à craquer, qui laissait apercevoir une bombe lacrymogène à usage individuel, le genre d’arme que certaines femmes gardent sur elles pour se défendre d’un violeur potentiel. D’un mouvement, Mahdi saisit une sangle du sac et arrêta net le corps, qui se retourna : c’était une jeune fille de dix-sept ans à peine, au regard furieux.

« Tu devrais cacher ta bombe, lui dit-il. Si les flics la voient, t’iras pas loin. »

Sans un mot, elle posa son sac sur le sol et l’ouvrit pour le réorganiser. On y aperçut un marteau, des tournevis, une pince tenaille et trois bouteilles en plastique dont dépassaient des torchons. Stupéfait par la découverte de cet arsenal, je reculai d’un pas avant de comprendre qu’au contraire, par solidarité, il fallait former un cercle serré pour l’aider à les cacher.

La jeune femme réorganisa son sac, colmatant le trou avec un keffieh, puis adressa un regard intense à Mahdi avant de disparaître dans la foule. Il en resta baba, séduit sans doute par ses yeux noirs, le masque à gaz le laissant imaginer la plus grande beauté… Personnellement, j’étais surtout troublé par l’apparition de ces armes. Étions-nous si naïfs, nous, les soi-disant Immortels, de n’avoir rien prévu ?

Après une longue attente due à l’affluence démesurée, le cortège démarra. Comme prévu, il était impossible de respecter les distances de sécurité promises à la préfecture, malgré nos efforts, mais peu nous importait. Lutter contre la folie capitaliste et l’extrême-droite nous semblait aussi important, pour ne pas dire davantage, que le risque supplémentaire de contracter le virus. Nous n’avions jamais accepté que seul le travail soit un motif légitime de sortie, et notre manifestation servait aussi à le dire.

Les chants se succédèrent sans discontinuer. La ferveur était formidable et même émouvante sur les slogans les plus simples, parce qu’alors tous chantaient en même temps, à tue-tête, nous donnant l’illusion d’être invincibles. Aucun flic, aucun milicien à l’horizon. La foule était si grande que je peinais à imaginer que les SS puissent nous attaquer… Pourtant, ils étaient forcément quelque part. Ils attendaient sans doute le meilleur moment.

L’itinéraire passait par les boulevards Saint-Martin, Saint-Denis et Montmartre, puis devait rejoindre l’Opéra par le boulevard Haussmann. Les organisateurs tenaient à traverser par les beaux quartiers pour marquer le coup. Mais à hauteur de la rue de Richelieu, le cortège s’arrêta. On crut d’abord qu’il s’agissait d’une simple pause ou d’un embouteillage, mais après dix minutes d’immobilité, on commença à se poser des questions. La foule pressait dans notre dos ; notre cortège devint soudain compact. Nous nous mîmes à crier pour demander aux manifestants derrière nous de ralentir, mais nous étions si nombreux que nous n’étions pas entendus.

Je me retrouvai bientôt écrasé contre mes camarades, étouffé comme dans un wagon de la ligne 13 à l’heure de pointe. Des tensions apparurent, certains s’agaçaient que leurs poursuivants marchent sur leurs talons, bien involontairement pourtant…

Et puis il y eut un mouvement de foule. Une vague nous arriva de l’avant du cortège et renversa des centaines de personnes, comme si un bélier avait enfoncé la multitude. Maïwenn fut arraché de mes bras et emportée en arrière ; moi-même, je tombai sur d’autres corps et on me piétina la main et le bras. Des cris d’horreur retentirent tout autour de moi. En un instant, ce fut le chaos.

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