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Restez chez vous !

Episode 58

Les coups de poings pleuvaient sur le rideau de fer, accompagnés de cris indistincts, parmi lesquels on distinguait tout de même les mots “défoncer” et “pédés de gauchos”. Il me sembla alors clair que ce n’était pas la police, mais au même moment, Nausicaa déclara :

« Ça ressemble à des flics… »

Quoi qu’il en soit, nous n’avions pas envie de leur ouvrir. A en juger par le bruit qu’ils produisaient, ils devaient être au moins cinq ou six. Nous étions une vingtaine, bien sûr… Mais nous étions des pacifistes désarmés, à la merci de toute forme de violence brute. Que cette violence provienne de la police ou non était secondaire. Les forces de l’ordre n’étaient plus au service de la sécurité des citoyens, hélas. Elles étaient devenues le bras armé, décérébré et obéissant d’un pouvoir prêt à tout pour se maintenir. Elle n’étaient plus légitimes. Nous devions donc désobéir et résister.

Je me découvris une forme de sang-froid :

« On reste calmes, dis-je très tranquillement à mes camarades. On leur répond plus. Le rideau est solide, ils vont finir par partir.

– Et si un voisin leur ouvre la porte de l’immeuble ?

– À cette heure-là ? Aucune chance. »

Je venais de mentir : bien sûr que c’était possible… Mais mon instinct avait choisi de rassurer les troupes.

« On va bloquer la porte d’entrée avec des meubles, par sécurité. »

Tout le monde se mit en branle pour exécuter ma proposition. Dehors, ça continuait à cogner, de plus en plus fort :

« Ouvrez ! Ouvrez ce rideau, ou on va l’ouvrir nous-mêmes ! »

Inutile de répondre, inutile de les provoquer… Il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre.

Les coups et les cris continuèrent pendant cinq bonnes minutes. Puis nos assaillants s’en prirent aux vieux volets métalliques des fenêtres, heureusement grillagées au rez-de-chaussée. Enfin, on comprit qu’ils essayaient de défoncer la porte cochère de l’immeuble. Les coups sourds portés à intervalles irréguliers sur la charnière ne laissaient pas de doute.

Nous n’en menions pas large. Mais nous étions tous ensemble, et cette union nous empêcha de paniquer. Nous avions confiance les uns en les autres, et quelle que soit l’issue de cette épreuve, nous l’affronterions ensemble.

Quarante minutes après le début de l’attaque, les coups se turent. Nos assiégeants ne semblaient pas avoir réussi à pénétrer dans l’immeuble car il n’y avait aucun bruit dans le hall. Mais peut-être étaient-ils encore dans la rue… Je proposai à Mahdi de descendre ensemble au sous-sol, pour jeter un œil à l’extérieur à travers les soupiraux. Nous dégageâmes la trappe menant à l’ancienne cave à vin puis nous y descendîmes à pas de loups. À travers les soupiraux, je constatai que le trottoir était désert. Il n’y avait plus aucun bruit dehors. Ça semblait terminé.

Je remontai avec Mahdi pour annoncer la bonne nouvelle aux autres. Par sécurité, nous allions tous dormir sur place, dans le local. Dans notre réseau sur l’odieux site bleu, d’autres groupes de militants annonçaient avoir été attaqués de la même façon… Il y avait donc une stratégie délibérée d’intimidation de la part des SS pour faire rater notre manifestation. Mais les messages des uns et des autres montraient que notre détermination était indemne.

Ce fut une nuit étrange et belle. Tous allongés dans le noir, sur le sol, nous échangeâmes quelques mots avant de nous endormir. Rien d’extraordinaire, aucune parole nouvelle, simplement notre fraternité qui s’exprimait. Pour la plupart d’entre nous, c’était la première fois que ce dernier tiers de notre devise prenait corps.

Le lendemain, nos douleurs cervicales et lombaires nous réveillèrent de bonne heure. Nous ouvrîmes prudemment la porte d’entrée, puis la porte de l’immeuble, pour constater que les miliciens étaient bien partis. Ils se pointeraient sans doute à la manifestation… Mais ce n’était pas le moment d’y songer. La porte cochère était salement amochée par les tentatives de la faire sortir de ses gonds, mais elle avait résisté.

Devant le rideau de fer, je reconnus Opportune, notre chatte, allongée sur la chaussée. Sa position était très étrange. Elle ne dormait pas. Elle n’était pas blessée… Maïwenn la prit dans ses bras pour l’ausculter, mais il n’y avait aucune trace de violence sur son corps. Elle était froide et inerte. Notre protectrice était simplement morte sans nous dire au revoir.

Au bord des larmes, l’animal pressé contre elle, Maïwenn m’adressa un regard déchirant. Je lus dans ses yeux une peine immense et un très mauvais pressentiment.

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