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Restez chez vous !

Episode 57

Les quatre jours qui précédèrent l’événement, on décupla nos efforts. Il n’était pas question de laisser le pouvoir reprendre la main avec le cirque du remaniement. Franchement, ce président ou son remplaçant, ces ministres-là ou d’autres, si c’était pour mener la même politique… Ce n’était pas ce que nous voulions. Cette manœuvre de diversion ne changeait rien à nos intentions et si les médias de masse étaient complaisamment tombés dans le piège, nous, nous ne comptions pas désarmer.

Tout était prêt pour la grève. Les syndicats communiquaient bien avec leur base, les préavis indiquaient que la participation serait massive, et les Infiltrés – ces cadres et diplômés de grandes écoles qui avaient promis d’aider les grévistes – s’apprêtaient déjà à faire un premier virement. Il ne nous restait qu’à peaufiner la technique de la manifestation : organisation des équipes, matériels, coordination de notre service d’ordre et de nos médecins de rue… Il fallait également maintenir, dans des conditions difficiles, la pression médiatique.

Pour cela, notre stratégie était simple. Le président avait choisi de revenir ? Nous allions rappeler à chacun quel homme il était, en dressant le bilan des premières années de son quinquennat : sa violence face aux Gilets jaunes, le scandale de son garde du corps protégé par la police, ses nombreuses phrases méprisantes à l’égard des petites gens. Il personnalisait son pouvoir à outrance, encourageait le culte de sa personnalité ? Nous allions l’attaquer personnellement, lui faire porter tout le poids des pires aspects de sa politique.

Une grande dessinatrice de bande dessinée, sympathisante de nos idées, nous aida avec de superbes caricatures. Elle entreprit de représenter systématiquement notre président sous les traits d’un roi muni d’un sceptre ridicule, à la tête d’un troupeau de moutons en cravate, acteurs économiques ou soutiens politiques de leur triste sire, prêts à marcher derrière lui sous la bannière du “réalisme”.

Sa façon de représenter la discipline de ces moutons, marchant toujours au pas, trouva un écho bien au-delà de notre cercle de militants engagés. Le regard vide de son roi faisait merveille, accompagnant très bien ses slogans simplistes et provocateurs : le roi nous ment, le roi est nul, le roi est creux. Ses dessins nous aidèrent à rester présents dans les esprits, surtout sur internet, alors que BFM TV se demandait si le ministre de l’Agriculture allait devenir ministre de l’Économie, ou inversement, comme si du destin de ces gnomes dépendait quoi que ce soit.

J’étais ébahi par la force de notre organisation ; je ne voyais pas comment les moyens de l’État, même accaparés par une minorité de suiveurs, pourraient s’opposer à nos sept millions de grévistes annoncés, à notre manifestation monstrueuse et à notre détermination. Nous ne pouvions plus échouer, j’en étais persuadé. À moins que des tanks viennent nous rouler dessus…

Le quatre octobre au soir, à la veille de notre manifestation, nous trinquions dans notre local à nos rêves de réussite. Nausicaa, habituellement sobre, buvait un verre avec nous, enjouée ; Maïwenn, aussi excitée que moi par les événements, me témoignait de temps à autre une affection ostensible, comme pour nous déclarer aux yeux du groupe.

Soudain, des coups violents retentirent sur le rideau de fer.

« Police, ouvrez ! »

Nous avions pris nos précautions : le rideau était cadenassé, la porte de l’immeuble fermée. Nous hésitâmes à répondre.

« C’est la police ! Ouvrez ! »

Je finis par prendre l’initiative.

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Les coups continuaient, faisant trembler le rideau de fer dans un grand vacarme. Opportune courut se cacher en miaulant de peur.

« Police, on vous demande d’ouvrir !

– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait de mal ?

– On vient contrôler vos activités !

– C’est pas la police », m’avertit Maïwenn en secouant la tête.

Elle avait sans doute raison… Nausicaa intervint :

« Vous avez un mandat ?

– On vient constituer des preuves. Ouvrez ! »

Plusieurs personnes frappaient de leurs poings fermés sur le rideau de fer, de plus en plus fort, ce qui faisait penser à une intimidation… Vraie police ou odieuse milice ? Nos regards se croisèrent, désemparés. JP aurait su quoi faire… Mais pas nous. Nous n’avions rien fait d’illégal, nous le savions bien. Mais nous étions cloués de peur.

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