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Restez chez vous !

Episode 56

Le trente septembre, cinq jours avant notre manifestation, Stanislas Ier, président mal élu du Royaume de France, nous fit l’honneur d’une allocution en son palais de l’Élysée. Lorsque son visage apparut à l’écran après la Marseillaise, le pays s’arrêta, conscient de vivre un des grands moments du règne. Moi, j’étais affligé que l’événement prenne une telle importance. Il ne méritait pas tant d’égards, celui qui avait si souvent envoyé la garde réprimer le peuple.

Il était d’ailleurs tel qu’on l’avait connu, rien n’avait changé, contrairement aux promesses marketing des ministres préparant son retour. Il portait simplement une alliance de moins.

« Mes chers compatriotes,

Je veux commencer par rendre hommage aux urgentistes, aux médecins, aux infirmières, aux brancardiers… »

J’allai tranquillement me servir une bière fraîche pour m’épargner ces premières minutes d’insincérité.

« Il y a quelques mois, j’ai été très durement frappé par la perte de mon épouse. Désarmé face à cette tragédie, je n’ai pas été en mesure de continuer à présider le pays. Je regrette de ne pas avoir pu assumer mes fonctions, et je tiens à saluer le président du Sénat, qui a assuré mon intérim… »

Le régent ventripotent eut droit à deux compliments dérisoires.

« Mais pendant ces six mois, du fond de mon drame personnel, j’ai continué à prendre le pouls de la nation. Je sais combien vous avez souffert, vous tous, de ce virus et des mesures de privation de liberté que nous avons été contraints d’imposer, guidés par les plus grands scientifiques de notre pays. »

Déjà huit minutes d’allocution et il n’avait encore rien dit. Bien sûr, il tentait de créer de l’empathie, de montrer son humanité… Mais nous sommes tous humains ! Cela ne m’impressionnait pas le moins du monde. Je n’allais pas adhérer à un discours politique sous prétexte que ce beau parleur avait l’air humain ! Je craignais cependant que ces bavardages n’aient de l’effet sur certains Français, trop sensibles pour ne pas transformer leur empathie en soutien. Veuf ou non, c’était le même homme, portant la même politique antisociale, jusqu’à preuve du contraire.

« Ces périodes de confinement ont changé notre pays. Je le crois profondément. Nous devons nous adapter à cette nouvelle période qui s’ouvre devant nous. »

Allait-il enfin dire quelque chose de concret ? Il avait forcément un plan pour tenter de faire échouer notre grève générale. C’était la seule chose qui m’intéressait.

« Le gouvernement a déjà annoncé un plan d’envergure pour l’hôpital. Et je m’y engage ici personnellement : les salaires de tous les soignants, qui affrontent le virus depuis des mois avec tant de courage, seront augmentés de manière très significative. »

Aucun chiffre, aucune date. Cause toujours ! Je savais que ces promesses vaseuses ne calmeraient pas la plupart des soignants. Ils avaient été trop longtemps ignorés, méprisés, parfois frappés par la police, bien avant la pandémie d’ailleurs. Ils resteraient de notre côté.

« Le plus dur est derrière nous. Nous avons sauvé de très nombreuses vies grâce à notre solidarité, à notre respect des gestes barrières, parfois difficiles. »

À ces mots, je repensais à la terreur et aux coups portés par les miliciens aux immigrés des quartiers populaires, avec la bénédiction coupable du pouvoir.

« Nous devons à présent nous unir pour réussir la reprise du pays : la reprise économique, bien sûr, mais aussi et surtout la reprise de la vie. Il faut que d’ici au premier novembre, toutes les activités qui constituent le mode de vie, j’allais dire, l’art de vivre à la française reprennent. Nos entreprises, nos usines, nos commerces de proximités, nos restaurants, nos cafés bien sûr, nos théâtres, nos cinémas, nos salles de concert… »

Compris. En bon roi des Stanislas, il voulait qu’on consomme un max.

« Nous devons dépasser nos revendications partisanes, nous relever les manches et travailler ensemble à la reconstruction de notre pays, loin des chamailleries qui émaillent souvent le folklore des luttes sociales en France.

Pour nous engager dans cette voie où nous devrons travailler main dans la main, j’ai décidé de remanier en profondeur le gouvernement. Et vous verrez, je n’hésiterai pas à dépasser les clivages qui minent encore la vie politique de notre pays. »

On l’avait bien compris avec la nomination de Mendetta, que le pouvoir était prêt à ratisser large pour sauver le monarque. Mais je savais qu’il n’irait chercher aucun réformiste de notre camp, ni aucun écologiste sincère. C’était classique, en France : remanier pour simuler un changement de ligne politique…

La fin de son allocution fut terne et ennuyeuse.

Se pouvait-il que le peuple se laisse berner par cette tentative de reprise en main ? C’était bien joué, l’allocution cinq jours avant notre défilé ; il était évident que les médias ne parleraient plus que de ça et du remaniement, au moins jusqu’à la veille du cinq octobre. Les intentions de cet homme était claires : prétendre sauver l’économie et les emplois pour masquer son absence de volonté de changement. Il ne comptait ni réformer le capitalisme, ni tenter de prendre en compte la crise climatique, ni les dégâts irréversibles causés chaque jour à l’humanité et à la planète par cette folie économique qui, pourtant, avait fait éclore la pandémie.

Ma détermination en sortit renforcée. Je brûlais de marcher contre ce despote mal éclairé. Je rêvais de le pousser à l’abdication. Je fantasmais à l’idée que cette chute, comme celle de Louis XVI, puisse bouleverser le monde. J’espérais, surtout, que nous serions innombrables.

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