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Restez chez vous !

Episode 55

Le vingt-quatre septembre, pourtant, la menace se précisa. Un secrétaire d’État vendit la mèche à Stanislas Bourdin : oui, le président élu semblait bouger. Il s’était entretenu avec le président par intérim et le Premier ministre. Le secrétaire d’État fit mine de regretter ses propos mais en cinq minutes, l’information faisait la une partout.

Le président du Sénat fut littéralement pourchassé dans son restaurant favori par une meute de journalistes en furie. Son service de sécurité, débordé, ne put empêcher la parution de photographies peu flatteuses, le montrant devant une souris d’agneau, une serviette en tissu bien enfoncée dans le col… Néanmoins, il refusa de s’exprimer.

La pression des médias sur toutes les personnalités politiques de la majorité devint maximale. Elles ne pouvaient plus apparaître en public sans que leur soit posée cent fois la question du retour du président. J’en avais presque de la peine pour eux – et pourtant, je ne les portais pas dans mon cœur. Leurs réponses étaient invariablement les mêmes :

« Je ne sais pas, c’est à lui de décider, je n’en sais rien, allez lui demander, vous commencez à me gonfler, laissez-moi partir maintenant ! »

Le vingt-cinq septembre, le patron du parti centriste, qu’on disait très proche du président, fut annoncé au vingt heures du lendemain. Les chaînes d’information étaient absolument convaincues qu’il savait et qu’il allait parler, à tel point que l’événement de son interview fit l’objet d’un compte à rebours à la seconde près sur les écrans, comme s’il s’agissait du début de la coupe du monde de football. Quand vint enfin l’heure de l’interview, après ce suspense grotesque, il déclara :

« J’ai eu le président au téléphone. La perte de son épouse a été une épreuve terrible, et je ne sais pas si on peut se remettre d’un tel événement… Mais c’est un homme qui a le cuir épais, une capacité de résistance exceptionnelle. J’ai senti qu’il allait mieux. Ne comptez pas sur moi pour en dire plus, parce qu’il est le maître des horloges : s’il doit revenir, c’est lui qui choisira quand et comment. Si je vous donnais mon sentiment, j’aurais toutes les chances de me tromper. »

Les médias venaient de nous tenir en haleine deux jours de plus… pour rien. Je trouvais la plaisanterie assez mauvaise, d’autant que pendant ce temps, ils ne parlaient plus ni des plans sociaux, ni de notre projet de manifestation et de grève. Dans nos réseaux militants, nous continuions à préparer l’événement, mais cette affaire de retour présidentiel avait détourné de nous tous les projecteurs ! J’étais effaré de constater que dans la rue, à la boulangerie, au supermarché, le destin d’un seul homme accaparait les discussions.

J’en parlai à Nausicaa, qui semblait résignée :

« C’est la Cinquième République. Un régime complètement rétrograde qui fait tourner toute la France autour d’un seul homme. Du coup, au lieu d’avoir des citoyens, on a des sujets qui veulent savoir si Louis XIV a bien dormi, s’il a tiré son coup, s’il a fait caca, s’il va revenir. C’est pathétique. Mais faut reconnaître que c’est bien joué de leur part. »

Evidemment, elle avait raison ! Il était clair que le moment était parfaitement choisi. Après cinq mois d’absence, cette vraie-fausse annonce était conçue pour nous nuire. De fait, alors que nous mobilisions de plus en plus d’anonymes trois jours plus tôt, la saga du retour présidentiel avait brutalement paralysé nos forces. Le pouvoir avait intérêt à la faire durer jusqu’à la veille de la grève, si possible…

Heureusement pour nous, les hommes de la majorité n’étaient pas tous compétents. Le ministre de l’Intérieur, habituellement expert en fourberie et dissimulation, ne put s’empêcher de faire savoir qu’il était dans le secret des dieux.

« Il a vraiment changé, vous savez. Ce n’est plus le même homme. Il est plus sage, plus à l’écoute. J’ai vraiment hâte qu’il revienne ! »

Aucun doute n’était plus permis. L’implacable sociopathe qui se prenait pour Jupiter allait reprendre son poste. C’était une question de jours. Et à bien y réfléchir, ce n’était peut-être pas une mauvaise nouvelle, pour notre cinq octobre : il était tant haï.

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