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Restez chez vous !

Episode 54

Le vingt septembre, le gouvernement était aux abois. Les médias ne parlaient plus que de deux sujets : les plans sociaux et notre cinq octobre. On pouvait remercier tous les patrons qui nous préparaient le terrain, puisque chaque nouvelle annonce de licenciements légitimait notre action. Les efforts des ministres du Travail, du Budget et de l’Économie pour provoquer une relance de la croissance étaient inaudibles, balayés par notre proposition de grève, autrement plus concrète. Un commentaire d’un collaborateur de l’Elysée fuita dans la presse : “Je la sens très mal, cette rentrée !”

Pour compléter le tableau, la porte-parole du gouvernement s’empêtra dans une déclaration liberticide, affirmant que lors des manifestations, si les gestes barrières n’étaient pas observés, il serait mis fin à la grève immédiatement. Plusieurs médias se moquèrent d’elle ouvertement, à droite en particulier, ce qui leur donna l’occasion de proposer leurs propres solutions pour éviter la grève. Certains enjoignaient le patronat de négocier avec les syndicats, d’autres, plus autoritaires, préconisaient le recours à l’armée… Ce que tous avaient en commun, c’était la peur que nous leur inspirions. Nous étions pris au sérieux, enfin !

À tel point que dans notre camp aussi, des revendications radicales virent le jour. Des militants proposèrent de mettre en place des tribunaux révolutionnaires, d’autres se voyaient déjà purger les milices et refonder la police autour de sa mission de protection des citoyens. Quelques-uns voulaient même que nous commencions à nous armer pour préparer la guerre civile qui, selon eux, serait inévitable.

Nous n’avions pas ce genre d’ambition chez les Immortels. Notre petit groupe restait pacifiste – ou naïf, selon les radicaux. Je songeai que JP, éventuellement, aurait pu faire partie de ces jusqu’au-boutistes sans sa maladie, mais qu’il aurait eu beaucoup de mal à nous convaincre.

Le pouvoir ne comptait pas en rester là. La date fatidique approchait et le spectre des Gilets jaunes le hantait trop pour qu’il autorise une nouvelle période de troubles à l’ordre public. Un matin, à neuf heures, le ministre de l’Intérieur convoqua une conférence de presse. Flanqué de ses deux secrétaires d’état, il menaça d’interdire toutes les manifestations pour une durée de deux mois, sous prétexte que la situation du virus laissait craindre une nouvelle vague épidémique.

Bronca générale !

Nous avions prévu cette possibilité et tous nos relais politiques s’empressèrent de qualifier ses propos d’anti-démocratiques et d’illégitimes ; puis plusieurs grands médecins qui nous soutenaient depuis des mois nièrent cette hypothèse d’une résurgence du virus qui nécessiterait ces mesures d’exception. Deux membres du conseil scientifique nommés par le président de la République allèrent même jusqu’à humilier le ministre de l’Intérieur en affirmant dans une cinglante interview que ce n’était pas à lui de décréter les vagues épidémiques. On ne l’entendit plus moufter pendant quelques jours, ce qui nous procura un plaisir infini.

Vraiment, il nous semblait avoir déjà gagné la bataille.

C’est alors que bruissa la rumeur. Stanislas Barbier, chroniqueur politique habillé d’une ridicule écharpe en laine été comme hiver, raconta sur BFM TV qu’il avait déjeuné avec le président du Sénat et que ce dernier lui avait confié se sentir “esseulé, inutile, hors du coup”. En soi, ce n’était guère surprenant, il plafonnait maintenant à quatre pour cent de popularité dans l’indifférence générale, mais Barbier ajouta, énigmatique :

« C’est à se demander s’il va rester président bien longtemps. »

Le lendemain, la presse people annonçait que le président élu avait été aperçu dans une berline aux abords de l’Élysée. Un animateur de télévision très vulgaire affirma ensuite qu’il n’était pas impossible que l’homme revienne aux affaires. Il semblait avoir fait le deuil de sa femme et plusieurs indices laissaient croire qu’il se passait quelque chose.

Stanislas Barbier, la presse people, un animateur bas de gamme… On était loin du journalisme d’investigation. Aveuglé par la hâte de réussir notre cinq octobre, je décidai de ne pas accorder de crédit à ces racontars.

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