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Restez chez vous !

Episode 53

La date de la grève générale fut fixée au cinq octobre. Ce serait le premier jour d’arrêt du travail dans les bureaux, les usines, les écoles et les établissements publics – à l’exception des services d’infectiologie des hôpitaux. Ce serait aussi et surtout la date d’une gigantesque manifestation ; nous espérions un million de manifestants à Paris, plusieurs millions dans toute la France, et nous pouvions décemment y croire… Car cerné par la xénophobie délirante des SS d’un côté et l’obstination productiviste du pouvoir de l’autre, ce qui restait de bon sens dans le pays comptait prendre la rue, par obligation morale.

Objectif cinq octobre. Cela nous laissait à peine deux semaines pour mobiliser. Les préavis de grève furent déposés partout par les syndicats et les délégués du personnel, entraînant l’indignation des Stanislas.

« Cette grève serait une catastrophe pour le pays ! Nous avons déjà perdu dix-sept points de PIB, je ne sais pas si vous vous rendez compte, c’est à peu près cinq cent milliards d’euros. C’est une richesse énorme qui ne sera jamais produite. Les États-Unis et l’Allemagne se sont remis au travail, et il le faut, d’ailleurs ! Mais non, chez nous, il y a des flemmards, toujours les mêmes, qui proposent de faire grève ! De bloquer le pays pendant des semaines ou des mois, comme si on n’en avait pas eu assez ! Je vais vous dire ce que j’en pense : c’est un crime. C’est une forme de terrorisme contre l’économie. Si cette grève est suivie, l’économie française ne s’en remettra jamais. »

Ce chantage fonctionnait certainement sur une partie de la population. Des retraités, qui avaient plus à y perdre qu’à y gagner, et des gens peu engagés politiquement, donc influençables… Le genre de personne que j’avais pu être six mois plus tôt. Mais l’outrance de ces indignations, en particulier cette façon de faire miroiter des milliards auxquels le peuple n’aurait jamais eu accès de toute façon, eut pour effet de souder notre mouvement.

Nous étions prêts à affronter une crise économique si elle pouvait déboucher sur un effondrement de ce capitalisme inégalitaire, asocial, irrespectueux de l’épanouissement des personnes et de toutes les formes de vie. C’était le moment de saisir notre chance et de tout renverser, nous le savions.

Nous déposâmes nos demandes de manifestation. Les préfectures tentèrent par tous les moyens de gagner du temps, de nous décourager, de refuser nos regroupements pour des motifs sanitaires, puis de nous imposer des parcours en dehors des centres-villes… Mais nous avions prévu le coup en intégrant soigneusement un plan de prévention dans chacun de nos projets de manifestation et en faisant signer ces plans par de grands infectiologues, fâchés eux aussi contre le pouvoir. Nous savions pertinemment qu’il nous serait impossible de respecter, partout, un mètre de distance entre les manifestants, mais nous avions rédigé tout cela très sérieusement.

La pression des syndicats, des soignants qui nous soutenaient, des médecins militants et des députés dits d’extrême-gauche sur le pouvoir était telle que les préfectures furent obligées de nous accorder les autorisations de manifester. Il était rarissime de voir les forces sociales aussi unies. Il avait fallu un entêtement extrême du gouvernement et une radicalisation très inquiétante de l’extrême-droite pour faire taire enfin nos décennies de dissidences et de divisions. Nous n’avions plus le droit de nous déchirer.

Au départ, les chaînes d’information nous méprisèrent et sous-estimèrent la mobilisation. Elles avaient probablement reçu l’ordre de nous ignorer, ou peut-être pensaient-elles simplement démotiver nos troupes en faisant croire à un mouvement mineur. Mais ces médias étaient eux-mêmes trop affaiblis, décrédibilisés par leur allégeance aux Stanislas et désavoués par tous ceux qui honnissaient le pouvoir, y compris une bonne partie de l’extrême-droite. Ils finirent par courber l’échine et même les chroniqueurs économiques de BFM TV, ô Stanislas suprêmes, furent forcés de reconnaître que notre grève s’annonçait titanesque.

Chez les Immortels, pour préparer l'événement, il ne nous manquait que l’expérience de JP. Notre camarade se reposait à la campagne, très affaibli, les poumons en vrac. Il n’était plus question pour lui de participer à des manifestations, c’était fini : il pouvait à peine faire trente pas sans s’essouffler. Sa nouvelle photo de profil sur l’odieux site bleu le montrait une canne à la main, méconnaissable ; le virus avait failli le tuer. Maïwenn me proposa un jour qu’on l’appelle ensemble.

« Passe d’abord une chemise, lui dis-je.

– Oh, tu es jaloux ? » me répondit-elle en riant.

Elle cacha sa poitrine avant que je ne pose l’écran devant nous.

On discuta un peu avec JP : il semblait serein, vieilli mais plus sociable, plus souriant que dans nos souvenirs de manifestations et d’affichage sauvage. Il nous prodigua quelques conseils très généraux pour le cinq octobre, rien de bien utile. C’est sur le terrain que son expérience était indispensable et, malheureusement, il était impossible qu’il revienne parmi nous. On lui avoua qu’il nous manquerait lors de l’événement, il en fut touché.

À la fin de notre conversation, observant que Maïwenn se tenait tout près de moi, il nous demanda si nous étions ensemble. Sa question était bien légitime… Je n’eus pas le temps de formuler une réponse logique avant que Maïwenn ne déclare d’un ton léger :

« Oh, tu sais, JP, on vit sans attache, nous ! »

Sous la table, elle serrait sa main dans la mienne.

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