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Restez chez vous !

Episode 51

Plusieurs Immortels avaient suivi le débat depuis le local de l’Homme bleu et quand, anxieux de recueillir leur sentiment sur ma prestation, je les appelai, ils me congratulèrent tous ensemble.

« C’était super ! Trop bien.

– Comment t’as géré !

– Mais j’ai bégayé, à la fin, il m’a stressé…

– Mais non, à peine ! Et puis on s’en fout, de ça.

– T’as même réussi à placer l’augmentation de la fortune d’Arnault, ses plus vingt milliards en un an…

– Oui. Mais j’ai oublié de parler de l’ISF…

– Et du CICE, aussi… Mais t’as parlé de redistribution, c’était vraiment bien. Bravo ! »

J’étais soulagé d’avoir dignement représenté mon groupe. Notre temps de parole était trop réduit dans les médias pour que nous puissions nous permettre de rater une interview… La réaction de mes camarades me mit du baume au cœur. Je n’avais qu’une déception : je n’entendais pas la voix de Maïwenn. Son avis m’importait, mais elle ne devait pas être avec eux.

Le lendemain, Clara me donna rendez-vous dans un café en bas de chez elle. J’étais surpris qu’elle prenne l’initiative de cette rencontre, et on entama une discussion assez pénible autour de deux bières… Puis, après un moment, elle me demanda si je voulais monter.

Je me retrouvai bientôt nu sur son canapé, mais là non plus, ce ne fut pas très convaincant. Plus précisément, je bandai mou, malgré l’application de Clara à faciliter notre union. Panne de moteur… Cela ne m’était jamais arrivé, avec elle.

L’affaire prit fin de manière décevante. Je ne m’apitoyai pas et demandai de ses nouvelles, en bégayant abondamment, hélas. Elle entreprit de me raconter comment ses collègues de bureau réagissaient aux nouvelles consignes sanitaires, ce qui m’était assez indifférent.

Je cessai brusquement de l’écouter, et dans un déclic, je me rendis compte que je ne bégayais plus qu’avec elle. Je débattais parfaitement avec les Immortels, je parlais très bien avec Maïwenn et même à la télévision, mais à chaque fois que je m’adressais à Clara, ça me reprenait. Juste avec elle. Cette bizarrerie n’avait aucun sens et ne m’aidait pas franchement à la reconquérir.

Je la quittai en début de soirée, découragé et inquiet que nos retrouvailles soient aussi compliquées. Après le fiasco de nos vacances, il y avait de quoi désespérer. En rentrant chez moi, maussade, je m’arrêtai à la boulangerie et j’y croisai Maïwenn. Elle sembla ravie de me voir et je sentis tout de suite une envie impérieuse de passer la main dans ses cheveux, sur son cou… Mais qu’est-ce qui me prenait ? Pourquoi fallait-il que mon désir soit aussi capricieux ?

« Comment tu vas ?

– Bien, et toi ?

– Super.

– Bon… On se voit demain au local ? »

Elle me tourna le dos et partit avec sa baguette de pain.

Je passai la soirée seul devant la télévision : je n’avais pas envie de travailler sur les dossiers de Nausicaa, encore moins d’établir un plan pour retrouver quelques clients, ce dont j’avais pourtant bien besoin financièrement. Je me sentais bloqué et un peu perdu, comme si plus rien n’avançait concrètement dans ma vie. Je n’avais pas de travail, ma reconquête de Clara était en train de s’enliser, mon engagement parmi les Immortels ne m’apportait rien de concret… J’étais très frustré.

Une émission d’information évoquait la rentrée sociale. Les annonces de plans de licenciements s’accumulaient et les syndicats promettaient en réponse d’importantes manifestations. Des ouvriers, mais aussi des employés de bureau et même des ingénieurs exigeaient que l’État s’engage à sauvegarder leurs emplois. Ils ne comprenaient pas que les milliardaires du pays s’enrichissent toujours plus, même les années de crise, et qu’ils ne soutiennent pas leurs entreprises quand elles cessaient de rapporter.

Le gouvernement promettait des centaines de millions d’euros – financés par la dette publique – et semblait n’exiger aucun effort des patrons, aucun engagement de leur part à soutenir l’emploi au prix de quelques pertes. Enfin, en plateau, deux économistes de premier ordre s’accordèrent à réclamer le retour de l’impôt sur la fortune et une taxation plus importante des patrimoines – ce que le ministre de l’Économie avait exclu pour toujours.

Le dialogue avec le pouvoir était rompu… Mais il me semblait voir les forces sociales reprendre du poil de la bête, montrer les dents et se tenir prêtes à lutter contre la misère.

Une idée germa dans mon esprit : n’était-ce pas le moment d’envisager une grève générale et illimitée, pour faire tomber tout le système ? Il semblait y avoir plusieurs facteurs favorables. La crise touchait tout le monde, le gouvernement était affaibli par l’inexistence du président et l’affaire Mendetta, et puis la tentative des Stanislas de tout miser sur la croissance les rendait très vulnérables à la menace d’une grève…

Même les SS, moins préoccupés par l’économie que par leur lutte contre le virus et les étrangers, pouvaient nous aider sans le savoir. Est-ce que ça ne pouvait pas être ça, notre dernier acte ? Une rébellion générale contre le système économique et ce pouvoir politique, qui prenait toujours le parti des plus riches ? N’était-ce pas par cette lutte qu’on unirait les militants de longue date et les nouveaux, fâchés contre le pouvoir, et les écologistes décroissants, et les défenseurs des travailleurs, et même les économistes rebelles ?

Je retrouvai en tout cas une vague raison de vivre dans ces réflexions, alors qu’un peu plus tôt, ma situation personnelle me minait. Je prévis d’en parler à Nausicaa dès le lendemain : elle aurait sûrement un avis intéressant sur la question.

À deux heures du matin, je ne dormais toujours pas. Comme si j’attendais qu’il se passe quelque chose… Et en prenant l’air à ma fenêtre, je remarquai que l’appartement de Maïwenn était allumé. Sans réfléchir, je lui envoyai un texto, puis un second où je lui proposai de passer chez elle. Elle accepta.

J’arrivai sur son palier. Sa porte était entr’ouverte. Je la poussai. Elle m’attendait en lisant, à sa petite table, les jambes croisées, sensuelle en diable. Elle ne portait presque rien. Je sentis mon corps, cette fois, répondre à l’appel.

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