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Restez chez vous !

Episode 50

Brusquement, les médias trouvèrent un nouveau disque à nous passer : Air France, plan social, Vague de licenciements chez Dassault, Emplois supprimés chez Bouygues, LVMH redimensionné… Les annonces de grands patrons se multiplièrent et saturèrent les ondes. La crise économique s’annonçait très violente. Les multinationales s’avouaient vaincues par un virus infime, d’un dix millième de millimètre. La consommation avait drastiquement chuté, puisque les gens n’achetaient que ce dont ils avaient besoin, dynamitant la satisfaction des désirs artificiels qui constituait le socle de l’économie mondiale. On nous présentait la crise comme “sans précédent” – les crises sont toujours “sans précédent” et “inédites” pour les journalistes, comme s’ils étaient nés la veille de leur journal.

Pour nous, militants, lutter contre cette façon catastrophiste de voir les choses n’était pas aisé. Quand vous perdez votre emploi dans un contexte pareil, vous avez envie de détester la crise et de supplier les patrons de vous ré-embaucher pour pouvoir continuer à vivre une vie normale. Impossible de chercher à rassurer ; impossible d’encourager l’opinion à goûter les vertus de la décroissance et les bienfaits de la baisse des activités industrielles. On nous aurait insultés et pris pour fous, y compris chez nos alliés syndicalistes et communistes.

La seule attitude possible consistait donc à analyser cette crise comme faisant partie du système, et à dire que des crises graves seraient inéluctables tant que primerait l’avidité dans l’organisation de l’économie mondiale. Mais c’était une ligne de communication intellectuelle et exigeante. On décida de la pratiquer modérément, tout en continuant d’affirmer que l’économie n’était pas tout. Nous exigions surtout davantage de fraternité de la part des plus riches ; ça, c’était un discours simple et facile à entendre.

Un jour, je reçus une curieuse missive sur l’odieux site bleu. Une chaîne d’information m’invitait à débattre en plateau. Ils disaient se souvenir de ma fameuse punchline et souhaitaient m’opposer dans une de leurs émissions à un interlocuteur représentant les patrons. Je fis part de ce message aux Immortels, qui me commandèrent immédiatement de me préparer pour le débat. Pour eux, il n’y avait pas de doute, je devais le faire.

« Mais si je me mets à bégayer ?

– Ça fait un mois que tu bégaies plus ! Y a pas de raison !

– Tu seras très bien. On te fait confiance. »

Nausicaa m’entraîna à l’exercice en incarnant la plus libérale des patronnes lors d’une séance d’entraînement puis, dès le lendemain, je me retrouvai maquillé et éclairé par les projecteurs d’un plateau de télévision, en face d’un quadragénaire en cravate au sourire plein d’assurance. Le débat commença gentiment, animé par une Stanislase à particule qui nous donnait la parole l’un après l’autre, prémâchant nos réponses. Rapidement, on se passa de son entremise.

« On a perdu trop de temps ! s’énerva mon adversaire. On le dit depuis des mois, que la crise économique sera bien pire ! Et voilà, on y est. Bien sûr, c’est terrible, de mourir du virus ! Mais notre gouvernement a manqué d’anticipation en sous-estimant la crise économique qui commence là, maintenant. »

Je tenais mon angle d’attaque.

« On aurait dû sauver moins de gens, alors ?

– Ce n’est pas ce que je dis…

– C’est ce que j’ai compris ! Vous voulez qu’on mette le paquet sur la crise économique…

– Oui, c’est absolument nécessaire, parce que la misère, ça peut être pire que la mort ! Il faut aider les entreprises à s’en sortir…

– Non, monsieur ! Il faut aider les gens à s’en sortir. Les entreprises, on s’en fout. »

Les yeux de mon interlocuteur s’exorbitèrent. Adressée à un patron, cette formule était une provocation parfaitement volontaire de ma part.

« Mais c’est les entreprises qui donnent du travail aux gens ! Hé ho ! Vous n’êtes peut-être pas au courant ?

– Les gens n’ont pas besoin de travail, si ce travail est destiné à surproduire des choses dont plus personne ne veut. Les gens ont juste besoin de vivre décemment.

– Et comment voulez-vous que les gens gagnent leur vie, sans travail ?

– Avec le revenu universel, par exemple. Et si vous êtes contre, on peut parler de redistribution… »

Mon adversaire détourna le regard, l’air de ne plus me prendre au sérieux.

« Pff ! Vous vivez sur une autre planète. Nous, les chefs d’entreprise, mon vieux, nous sommes soumis à un principe de réalité que vous semblez ignorer… »

La journaliste lui sourit d’un air entendu.

« Excusez-moi d-de m’intéresser à la décroissance, à l’écologie et à la réforme du capitalisme…

– C’est vraiment pas le moment ! »

Stanislase tenta d’intervenir :

« C’est vrai qu’on s’éloigne du sujet, Monsieur… »

Je restai offensif :

« Au contraire ! C’est le c-cœur du sujet.

– Vous êtes un utopiste, m’envoya mon adversaire. Vous planez complètement ! Moi, j’essaie de trouver une solution concrète pour les gens qui ont besoin d’argent à la fin du mois…

– Et moi, j’essaie de p-prévoir un avenir p-pour vos enfants.

– Laissez-les en dehors de ça, je vous en prie ! »

Le débat s’acheva dans le brouhaha, comme toujours sur les chaînes d’information. Je pensais m’en être plutôt bien sorti, mais je m’inquiétais de mes bégaiements sur la fin, j’espérais qu’ils n’avaient pas pénalisé mon camp. J’avais hâte de savoir ce que les Immortels en avaient pensé. Nausicaa, bien sûr, Mahdi… et Maïwenn. Je brûlais de savoir si j’avais plu à Maïwenn.

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