la maison d'édition de séries littéraires

Restez chez vous !

Episode 5

Déjà quinze jours de confinement ! Certains devenaient fous. Des couples se brisaient, et j’entendais chaque jour mes voisins se disputer violemment. Sur l’odieux site bleu, des amis qui m’avaient toujours semblé sains d’esprit postaient des selfies gênants, des vidéos trop intimes, des aveux de perte de contrôle. Le président venait de renouveler le confinement pour quinze jours supplémentaires, mais le ministre de l’Intérieur – partouzeur notoire derrière sa face d’autocrate – s’était empressé d’ajouter au minimum.

Le rythme des décès continuait de s’accélérer. Les services hospitaliers étaient débordés dans tout le pays, l’armée était réquisitionnée, et tout cela justifiait de nouvelles mesures, dont un couvre-feu total à partir de dix-neuf heures. Aux fenêtres de Paris, les accès de démence se multipliaient : cris étranges, levers de verres d’alcool, strip-teases pathétiques… Si le confinement ne tuait personne, ses effets semblaient tout de même particulièrement dangereux.

Moi aussi, je craquai. J’appelai Clara et lui bégayai qu’elle me manquait.

« Oui, je comprends, me répondit-elle, mais comment tu veux qu’on fasse ? »

Je ne pouvais pas la recevoir dans mon réduit. Je ne savais pas non plus où elle habitait. Il fallait que j’essaie d’organiser une rencontre, pourtant… Rester les bras croisés éternellement, après m’être déclaré, c’était la perdre.

De l’autre côté de l’Atlantique, le maître du monde était toujours aussi satisfait. Les décès aux États-Unis ? Rien que des fake news fomentées par de méchants journalistes. Le virus “chinois” était un complot pour lui nuire, comme le réchauffement climatique. Les démocrates paieraient pour avoir pactisé avec des agents étrangers contre lui. Il bénéficiait toujours de cinquante-cinq pour cent de popularité, ce qui lui suffisait à ne pas se remettre en question.

Je dormais de moins en moins, parce que je ne trouvais pas de solutions pour conquérir Clara, mais aussi parce que le mince matelas de mon canapé-lit ne supportait plus mon poids vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je crois qu’en me regardant, on pouvait observer la trace des lattes sur mes fesses et sur mon dos. Alors, certaines nuits, j’enfreignais le couvre-feu et je retournais voir les Immortels.

J’entrais désormais sans autorisation, après avoir frappé deux coups. La chatte venait toujours se gratter le dos contre mes chevilles, puis je m’asseyais dans un vieux fauteuil beaucoup plus confortable que mon canapé-lit et j’écoutais les autres.

« Il y a une dérive autoritaire…

– C’est pas nouveau !

– Oui, c’est vrai… Mais là, c’est pire : on ne peut même plus manifester !

– Pour ce que ça faisait, franchement… On se faisait défoncer par les flics sans jamais rien obtenir…

– Mais ça nous permettait de rester unis ! De rester dans la lutte ! Là, c’est chacun chez soi, chacun pour soi, et pendant ce temps, ils sont en train de nous expliquer qu’on devra travailler jour et nuit quand ce sera fini, pour rattraper le retard…

– C’est vraiment dégueulasse, ça.

– Sans compter que certains continuent à bosser ! C’est du pipeau, leur confinement ! J’ai vu à la télé que les usines Renault continuaient à tourner… C’est n’importe quoi !

– En mê-mê-même temps, s’il y a une gro-grosse crise, les gens qui ne seront pas mo-mo-morts du virus seront dans la me-merde. »

Tout le monde s’était tu pour m’écouter. Je me sentis très flatté, avant de comprendre que c’était seulement parce que je n’étais jamais intervenu. Pure politesse.

« Ouais, me reprit la trentenaire, enfin, c’est pas le sujet. On va pas rentrer dans leur jeu en s’inquiétant pour la croissance. Parce que derrière la croissance, tout ce qu’ils veulent, c’est leurs bénefs. Et nous, c’est pas ce qu’on veut.

– Et qu-qu-qu’est ce qu’on veut ?

– On veut renverser la table. »

Je me retournai, je n’avais jamais entendu cette voix-là : elle était sortie des lèvres de la femme en jupe longue qui m’avait ouvert la porte du local la première fois, et se tenait toujours près de la porte d’entrée. Elle venait de faire deux pas vers le centre.

« Ce qui se passe là, c’est un moment historique, une occasion unique d’arrêter tout ça. Ça fait des années qu’on voit le monde courir à sa perte et qu’on fait rien. Il faut qu’après la crise, rien ne reprenne comme avant. Qu’on jette de nouvelles bases. Et ça, il faut le préparer. Il y a une fenêtre, là. C’est maintenant ou jamais. »

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter