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Restez chez vous !

Episode 49

Le cinq septembre, Paris était à nouveau bouillonnante : des bouillons de voitures, de deux-roues, de trottinettes, de piétons masqués, de miliciens armés, d’hélicoptères et de militants attendant leur heure. Les bourgeois étaient rentrés de leur résidence secondaire et les chômeurs sortis sur les bancs partager leur infortune. Nous étions plus prudents que jamais à l’Homme bleu, d’autant que nous préparions le dernier acte, celui qui, dans nos rêves, devait faire tomber le gouvernement.

Après un mois de relâchement sanitaire, alimenté par les vacances et les encouragements du pouvoir à consommer pour sauver l’industrie touristique, le virus était requinqué. Les médias annoncèrent que les capacités des services de réanimation allaient de nouveau être dépassées ; c’était une question de semaines, peut-être de jours. Les quatre-vingt mille morts venaient d’être atteints en France ; un million deux cent mille dans le monde.

Une théorie tournait dans nos réseaux, une idée qui, sans doute, aurait été qualifiée de complotiste par un Stanislas, alors qu’elle méritait au moins que l’on s’y penche : nous soupçonnions le gouvernement de “gérer” l’épidémie, de sorte que les soignants soient toujours suffisamment occupés pour ne pas se rebeller. Il ne nous semblait pas absurde de croire le pouvoir assez cynique pour relâcher la pression sur la sécurité sanitaire à intervalles réguliers, de sorte que les hôpitaux soient toujours bondés, à la limite de la rupture, sans jamais franchir la ligne jaune.

Ainsi, le pouvoir gagnait du temps en empêchant les soignants de venir manifester avec nous, parce qu’ils étaient bien trop consciencieux professionnellement. Rien ne prouvait qu'on avait raison, mais c’était l’intérêt du gouvernement de faire cela, et le pouvoir avait prouvé dans les crises précédentes qu’il était prêt à tous les déshonneurs, notamment en réprimant les Gilets jaunes dans le sang.

Quelques médias alternatifs rapportèrent un chiffre terrible : cinq cents soignants s’étaient suicidés en France depuis l’apparition du virus. BFM TV édulcora ce chiffre en titrant “Malaise chez les soignants”, et en vantant le plan de prévention du ministre de la Santé, rempli de vœux bienveillants comme “Pensez à bien dormir” et “Évitez les anxiolytiques”. On dut se charger nous-mêmes de relayer l’ampleur de l’hécatombe sur les réseaux sociaux, avec une vidéo-choc qui rencontra un franc succès et nous valut encore quelques milliers de promesses de citoyens de venir lutter à nos côtés.

Ce fut aussi la rentrée des professionnels de l’enfumage, celle que les médias appellent “la rentrée politique”. L’ex-président du Sénat – toujours aussi ventripotent, tenta un discours solennel à la nation pour apparaître comme une figure rassurante ; son allocution fut à peine suivie et évacuée en un quart d’heure par les commentateurs. Il n’incarnait rien, il semblait déjà anachronique avant le virus, et sa côte de popularité tomba à neuf pour cent.

D’innombrables cumulards qui squattaient tous les postes de la République depuis trente ans essayèrent de remplir le vide causé par les deux présidents, le fantôme, toujours isolé quelque part depuis l’assassinat de sa femme, et le croulant du Sénat. Aucun de ces opportunistes ne sortait du lot. À gauche et chez les écologistes également, les ambitions personnelles étaient démesurées, empêchant tout espoir d’un rassemblement nécessaire.

La seule qui s’en sortait – avec des efforts minimes – c’était la patronne de l’extrême-droite. Elle s’était déjà déclarée candidate à la prochaine présidentielle, selon la tradition familiale en vigueur depuis un demi-siècle, et le premier sondage la plaçait en tête des intentions de vote, à trente-et-un pour cent. Elle n’avait qu’à attendre le deuxième tour et à laisser ses adversaires s’enfoncer pendant dix-huit mois pour avoir de bonnes chances de l’emporter.

Mais nous, les Immortels et nos alliés, ne comptions pas rester les bras croisés aussi longtemps. Le four était brûlant, crépitant ; tout semblait prêt pour une grande confrontation, une sorte de règlement de compte, de lutte finale. On pouvait presque sentir l’odeur de la poudre.

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