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Restez chez vous !

Episode 48

Depuis quelques mois, les miliciens se vantaient d’être parvenus à fermer les frontières. Victoire symbolique, qui contentait les instincts des Français les plus xénophobes. Les autres citoyens acceptaient cette mesure d’exception, par “nécessité sanitaire”… mais une malheureuse nomination changea tout.

Dans les derniers jours d’août, le gouvernement créa la charge de secrétaire d’État aux Frontières – poste assez incongru au sein d’un gouvernement libéral – et nomma à ce poste un certain Jordan Mendetta, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur. Le lendemain, Mediapart révéla le passé de Jordan Mendetta. Il avait milité pendant cinq ans à l’extrême-droite avant de rejoindre, tout récemment, le parti présidentiel. Cette réorientation politique ne l’avait pas empêché de garder de nombreuses amitiés chez les nationalistes. Mediapart publia des photographies où il apparaissait armé dans une milice à une époque où les milices étaient encore illégales. Quatre témoignages vidéo de militants de gauche et de personnes noires attestant avoir été victimes de coups violents portés par Mendetta vinrent compléter le tableau.

Les publications de Mediapart résonnèrent très fort dans l’opinion, poussant même des députés de la majorité à réclamer du bout des lèvres des explications du gouvernement. Celui-ci crut d’abord pouvoir échapper à l’explosion et laisser retomber le soufflé à la faveur d’une actualité mondiale dominée par le virus… Mais l’affaire Mendetta ne fit qu’enfler et le tout nouveau secrétaire d’État souffla sur les braises en revendiquant son passé à l’extrême-droite, ou tout du moins son “engagement en faveur de la sécurité du pays”. Il niait simplement avoir exercé des violences.

« Comme par hasard, là, il n’y a pas de photos ! », répétait-il partout en riant.

Son insolence indigna toutes les oppositions au gouvernement, si bien que le ministre de l’Intérieur fut forcé d’annoncer une interview au journal de vingt heures pour s’expliquer solennellement, face à deux journalistes : un Stanislas et le directeur de la publication de Mediapart.

« Monsieur le Ministre, bonjour.

– Bonjour et merci de me donner l’occasion de m’adresser aux Français.

– Monsieur le Ministre, la nomination de Jordan Mendetta a déclenché une vague de protestation dans le pays… Est-ce que vous connaissiez le passé militant de votre secrétaire d’État ?

– Vous le savez, ce n’est pas moi qui ai nommé M. Mendetta à cette charge mais le Premier ministre, après avoir consulté le président de la République et moi-même. Cela dit, vous avez raison, je savais que Jordan Mendetta avait milité dans différents mouvements avant de nous rejoindre.

– Plus particulièrement, M. Mendetta a milité pendant cinq ans à l’extrême-droite… Ça ne vous pose pas de problème ?

– Nous avons tous un passé. Moi-même, j’ai longtemps été socialiste avant de rejoindre le parti présidentiel… Et si, grâce à l’énergie qu’a insufflé le président de la République depuis quatre ans, notre mouvement est rejoint par des personnes d’horizons variés, convaincues que nous travaillons dans la bonne voie, je ne peux que m’en féliciter. »

Un peu plus tard, le directeur de la publication de Mediapart passa à l’offensive :

« Monsieur le Ministre, est-ce que vous comprenez que cette nomination puisse apparaître comme une validation officielle du partage du pouvoir entre vous et l’extrême-droite ?

– Mais il n’est pas question de partager le pouvoir avec qui que ce soit !

– La constitution des SS va aussi dans ce sens, pourtant.

– C’est vous qui l’affirmez. C’est un commentaire politique qui n’appartient qu’à vous. »

J’observai avec un profond mépris – teinté d’une vague curiosité pour ses habiletés rhétoriques – le ministre de l’Intérieur. Il s’en sortait parfaitement pour le moment, le front haut, le menton impérial, balayant toutes les objections avec une morgue superbe.

« Ce n’est pas qu’un commentaire politique, monsieur le Ministre : plusieurs enquêtes ont été publiées sur ce partage du pouvoir. Nous avons prouvé, chez Mediapart, et nos confrères du Monde l’ont démontré également, que des réseaux d’extrême-droite avaient infiltré les services de l’État au point de partager le pouvoir avec la hiérarchie officielle.

– Quelle est votre question, Monsieur ?

– Est-ce que vous reconnaissez qu’un partage du pouvoir est à l’œuvre dans ce pays ?

– Non. Je viens de vous le dire. C’est un commentaire que vous faites.

– Mais nous avons des preuves, Monsieur le Ministre. Lors des manifestations du mois de juin, à cinq reprises, cinq personnes différentes n’ayant aucune charge officielle ont été filmées en train de donner des ordres aux services de police…

– Je ne suis pas au courant, Monsieur. Je n’ai pas vu ces vidéos.

– Vous plaisantez ?

– J’ai l’air de plaisanter ?

– Nous vous avons déjà interrogé à ce sujet.

– Non, ça ne me dit rien.

– Les SS existent, oui ou non ?

– Les Services de Santé et de Sécurité sont constitués de forces de police officielles et d’auxiliaires de sécurité, volontaires, qui s’engagent au service de la sécurité sanitaire du pays…

– Et les violences constatées chaque jour ? Deux mille sept cent quatre-vingt-neuf actes de violences volontaires recensés depuis le début du premier confinement… Vous en faites quoi, Monsieur le Ministre ?

– Monsieur, l’État a le monopole de la violence légitime et j’en suis le garant. Et je tiens à vous rassurer, puisque vous êtes très inquiet : les SS n’exercent aucune violence qui ne soit pas justifiée par la situation extraordinaire que nous vivons. »

J’étais soufflé par l’absence d’auto-critique chez cet homme. Il semblait souffrir d’une étrange pathologie le conduisant à ne se poser aucune question, ce qui faisait de lui le parfait soldat du régime, un golem à la mauvaise foi insubmersible. Un modèle despotique.

L’interview ressouda les forces du parti présidentiel, qui put maintenir Jordan Mendetta à son poste, mais l’opinion se cliva plus que jamais et les opposants au pouvoir y trouvèrent une raison ultime de s’engager à nos côtés contre l’alliance des libéraux et de l’extrême-droite.

Dès le lendemain, notre réseau observa un immense élan d’inscriptions, de nouveaux militants issus de toutes les classes de la société, pour qui c’en était trop.

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